“Le mot, un être vivant” V. Hugo

Le toit abrite, la porte se ferme, l’escalier monte
le courant passe, la lampe éclaire, les yeux regardent
Dans la pièce, une bibliothèque
dans la bibliothèque, des livres
dans les livres, des pages
dans les pages, des phrases
dans les phrases, des pensées
En pied, allongée
sans les mains, accoudée
de guingois ou bien droite
en silence, à haute voix
Des minutes ou des heures
seule ou à plusieurs
Attentive, amusée
attristée, enragée
cornant, soulignant
butinant, annotant

____ – je lis –

Là, le bureau ____________________________ Ici, la chaise
___ mon radeau ________________________ mon trapèze
______ mon terreau ___________________ ma falaise
________ mon brûlot ________________ ma parenthèse
__________ mon super-héros _______ ma fuite à l’anglaise
Mes pensées voyagent jusqu’au bout de mes doigts
d’où s’écoulent l’encre bleue des mots qui m’habitent

____ – j’écris –

Les mots sont des clés
___ Les mots sont des valises
______ Les mots sont des fenêtres
________ Les mots sont des tiroirs
__________ Les mots sont des hurloirs
____________ Les mots sont des maisons qui penchent et qui respirent


____ ils vivent –

tu __se détache du nous
les roses se cognent
et le moi se soulève

dé chi ru re
dé chi ru re
dé chi ru re
dé chi ru re d’amour

étoffe pourpre
d’un cœur décousu

l’arrachement de sa chair

la poitrine qui se serre

sœurs de sang
rougissent l’air

la gorge nouée
l’étreinte de la nausée

douleur
douleur
douleur d’amour

et se rejoue
la séparation première
l’orage embrase et couture le jour

il défait fil à fil
le tissu
d’amour

un bouton s’ouvre en secret

il/lacère l’intime
elle /sa patience infime

dé chi ru re
dé chi ru re
dé chi ru re
dé chi ru re d’amour

il/tracer son chemin sans elle
elle/rassembler ses forces sans lui

à la lueur d’une chandelle
leurs ombres brunes désunies

ô corolle rouge de la nuit

C’était une pièce où je n’entrais pas
je restais sur le seuil
aveuglée par toute l’agitation
soutenue par le dormant de la porte
je restais quelques secondes
puis repartais.


C’était une pièce où seules ensemble les femmes
______ – union désagrégée synchronisée –
se retrouvaient puis disparaissaient pendant des heures.
Ma mère et ses sœurs
______ – loin les hommes se tenaient loin
______ les hommes étaient tenus loin –
avaient assez de patience pour écouter & faire avec M.
pendant toutes ces heures.

Elle parlait elles parlaient trop pour moi,
je préférais lire et écrire des poèmes seule
m’éloigner des odeurs qui laissaient des nœuds dans mes cheveux
elles parlaient
______ des maris qui fument trop qui boivent trop
______ des enfants qui ne sont jamais là
______ de la famille qui se dissipe se dissipe alors qu’elles tentent de faire noyau.
Ce lieu
inconnu de gestes mais si familier d’objets.

J’y retourne
un peu plus longtemps à chaque fois
accueillie par cette lampe (i)conique
______ – éclairs instables blancs à 4 000° Kelvins –
par le ventre du four qui ronfle
par le poulpe qui pétille dans la friture
par la tranquillité mesurée ininterrompue de M. entre
l’évier la plaque le four la réserve
la table bleue en formica défoncée
(un des pieds commence à rouiller)
les murs jaunes ocres oranges
enduits d’éclats de rires et de conseils.

M. maintenant boite un peu entre le plan de travail et la porte du frigo.

______ M. a de la patience encore
pour préparer chaque étape plusieurs jours en avance
pour rincer, trier, rincer, couper les légumes
surveiller leur lente transformation
ils doivent mijoter pendant des heures
bercés d’ail, de gingembre et de sel
pour acheter le meilleur poulet du coin

trancher, briser les os, étirer la chair rose
______ – contraste sa peau brune –
refaire vivre à chaque fois des saveurs
______ pour toutes ces bouches et ces ventres
______ qui s’ouvriront.

M. a eu tellement de patience toute sa vie
qu’elle me confie
« je suis fatiguée, je suis tellement fatiguée
d’avoir tant fait d’avoir tant donné ».

Le riz cuit. Doucement.
Son portable sonne.
Elle quitte la cuisine.
Elle parle avec ce ton qu’elle n’emploie pas avec moi,
dans ce dialecte qu’on ne m’a pas transmis.
Ça se prolonge.

J’attends,
je surveille le langage de la vapeur
et sur la crédence
je guette la naissance des larmes
avant de baisser le feu.

Métamorphose

et les larmes de cire
coulent
le long de l’acier doré, froid
la bougie pleure sa vie qui part
quand la flamme boite, amère

mourir de chaud comme de froid
être Galatée dans ses bras
et voir les larmes de cire
couler
le long du chandelier cryogénisé

j’ai laissé la danseuse enflammée dévorer
tous mes mots
et la cire pour moi s’est fait un sang
d’encre
et traçant mes mots à la cire encore chaude
du sang de la bougie est née une encre ivoire
une encre moire

la cire en mots sur le papier
ne pleurera plus jamais.

Le miroir dans le miroir

Le miroir reflète dans les yeux le miroir
Les yeux dans les yeux se regardent de près
L’ombre suis le marcheur
le marcheur est dans l’ombre
Le chemin est dans l’ombre
et le marcheur s’éteint

Au sommet, au plus haut
les pas tapent encore ; à l’écho se reflètent
La lumière revient, le soleil à son plein

Ombre
Je te suis quand derrière moi le soleil me suis

Sommet
Je t’espère quand dans l’ombre je t’atone mes pas

Lumière
Tu allumes mon ombre

Cailloux cassant
Vous rythmez mes pieds

Les monts découpés
noirs et charbons, flanqués de lumière :
Ils contrastent nos ombres
C’est moi, mes amis, ma famille, mes ancêtres 

qui montent là haut, tout en haut

À la cime des sommets.

Il est

Il est
un magnifique mouvement circulaire dont le regard serait le centre,
une ronde sans angles, un tournoiement sans detours.
Autour, des miroirs réfléchissent des centaines de fois l’image pivotante de la vue.
Ce qui est là n’est déjà plus ici.

Je vois
Du plus profond de mon œil unique, je te contemple.
Regard solitaire qui fait de moi cyclope,
L’oeil humide, je plonge dans les vagues mauves de ton iris
Submergé par de tristes souvenirs, ton regard s’appuie sur le mien pour se maintenir à la
surface.

mais la marée descend,
et sur l’estran gît la moisson
de tes impressions rétiniennes
cils épars
varech odorant
Sainte-Lucie à la recherche de son oeil

C’est une fin d’après-midi au sommet du Mont Nam, presque le crépuscule 
L’air est chargé d’épaisses nuées qui crèvent en brusques torrents 
Les rizière inondées rutilent de lueurs mouillées, hésitent entre le vert et le bleu
L’horizon se fond entre ciel et terre, comme les gâteaux du Têt, gâteau – ciel, gâteau – terre, ni ciel ni terre, que du riz
C’est une saison de pluies, d’odeurs et de couleurs mêlées, la nuit qui tombe ferme l’horizon et éteint les rizières.

C’est au sommet du Mont Nam, devant la forteresse militaire 

C’est un soldat 
Un jeune soldat, vaillant, pas fort ni grand mais invincible tout de même 
Il a un uniforme froissé et une casquette à étoile rouge 
Il a une guitare à la main
Il s’assoit sur la première marche de la forteresse
Il regarde les rizières inondées et le ciel d’eau 
C’est un soldat comme tous les soldats, il n’a pas d’autre mission que celle pour laquelle il porte cet uniforme, cette casquette, il sait qu’il est né pour cette mission et aucune autre. 
Mais le soldat a 20 ans, il a envie de chanter la berceuse du gâteau – ciel et du gâteau- terre, il s’assoit sur la première marche et chante. Sa guitare a un son de mandoline.
Il chante. Il ne monte pas la garde.
C’est le crépuscule, c’est la nuit qui tombe sur le Mont Nam.
Et sa voix s’élève, pure comme celle d’un enfant au sein de sa mère.

La danse est une suite de mouvements des membres.
Le rythme est donné par l’extérieur,
la pulsation vient du dedans :
l’impulsion électrique qui fait le bras se soulever,
le genou dans un sens bouger,
les pieds et les épaules de l’autre côté.


Je pense parfois que les membres
cherchent à fuir pour vivre leur vie.
Je me dis que si je laisse faire,
tout ira à vau l’eau.
Les pieds battront sur place,
le bassin ne peut pas aller bien loin,
mais les avant-bras, les poignets, les mains,
pourraient bien se désolidariser,
et partir chacun de leur côté.


Peut-être que la danse est la poésie des membres
Elle donne forme à l’ensemble.
Elle aligne les mouvements comme des mots.
Elle empêche que tout se sauve et s’évente.
Elle est une corde qui lie tout.
Une force qui ramène le sens vers l’intérieur.

Entre ces deux là l’air est lourd, étouffant. Il n’y a pas de chemin envisageable, juste des impossibilités, des barrières invisibles qui coupent les élans, qui coupent les ailes…

Pas de risque à prendre, chacune dans ses appartements, c’est mieux ainsi.

Si d’aventure il y a croisement, c’est têtes baissées pour éviter un regard qui en dirait long sur ce qui se jouent, prises au piège malgré elles. La mère et la fille ne respirent plus ensemble. Elles étoufferaient, elles s’étoufferaient tant les non dits se précipiteraient. Le salon est saturé de vide. Dans un décor où les objets bien sages rappellent à leur mémoire un passé qui persiste.

Une vie de misère, de relation impossible. Un son inaudible long, criard, une note qui s’étire tel un cri insondable. Un saxophone parle à la place de ces deux là et des petites frappes de percussions ricanent de la situation. Tels des petits démons, ils rient du gouffre invisible et vif, coupant, séparant, éloignant tel un miroir déformant une réalité perdue. L’invisible a gagné la partie de cette impossible réalité.

La mère la mama la maman, celle qui a mis au monde l’autre se redresse. Un petit rire surgit de son trésfond et s’extériorise. S’étant extraite subitement de cet air empoisonné, un nouveau souffle l’emplit, la remplit et déborde, se déverse, coule à flot. Il arrose et il envole, il lave et purifie, cet air trop longtemps étouffant. Un rire, deux, trois rires. La fille les entend.

De la mère, ça continue à déborder et jaillit par salve. Du bout de ses doigts des ondes invisibles viennent dessiner dans l’espace environnant des formes fleurs, des poissons bulles imaginaires et autres motifs incongrus… Tout est envahit … La mère magicienne sorcière danse maintenant et vomit le poison démon. Elle a le pouvoir, la magie du vivant. Un chant se mêle à la partie et la fille légère flotte dans ce nouvel air et sourit de cet ici et maintenant comme si l’avant n’avait jamais existé.

L’échec cuisant du néant :
Diffuser la rumeur qu’il s’oppose au grand Tout
De sa propre existence, de son sens propre, vidé
Anéantir c’est détruire ce qui est.
Et tout-ce-qui-est-n’est-pas-nécessairement-grand.

Si j’avance aussi frêlement qu’on érode le rien
Si je m’auto-néantise dans un vide sublime façon syndrome de Stendhal
[Ce que je fais 12 fois l’an lors de crises de trop-pleins en écoutant du rap français grand cru
1996 jusqu’à épuisement de ma rage]
Si je clame innocence quand j’ai mauvaise presse auprès de l’une de mes parts enténébrées
Evidez-moi évidemment seule je n’y parviens pas

Rien de plus rebattues que les cartes d’une Gitane
Qui me susurrent : « mais ma chérie qu’est-ce que tu crois ? »
Et moi de répondre : « ô rien, rien. Mais à cela ardemment je crois. »