Rester chez soi, rien de pire par temps clair.
Assignée à résidence, tourneboulis.
Vagues à l’âme de mon corps malade.
Les autres, dehors, existent-ils encore?

Rester chez soi, délice sans faille, surtout par temps clair.
Exil volontaire, manège enchanté.
Randonnée silencieuse dans les plis de mon corps en vie.
Les autres? Quels autres?

Cataclysme intérieur de l’en-moi,
mes pas ne me portent plus,
ma tête fait des loopings,
y-a-t-il quelqu’un dans le coin?

Rester chez soi, liberté suprême, ciel étoilé,
Etre, rêver, vagabonder,
à l’unisson du corps et de l’esprit,
l’autre en moi ne fait plus qu’un.

Rester en soi, s’imaginer cabanon au coeur d’une merveilleuse
calanque, solitude des jours heureux, brouhaha des gens passant devant,
levons nos verres à la santé de nos maisons de chair et de sang!

Petit alphabet de survie

ARME-Toi de patience
BOUSCULE et Bascule les préjugés
CRIE et Chante tes révoltes
DANSE surtout Danse !
ÉCRIT l’intolérance
FUNAMBULE tes maux au ciel
GAGNE tes batailles
HURLE à pleins poumons
IGNORE les cons
JOUE de la musique
KIFFE la vie
LIS surtout Lis !
MORDS la pomme à pleines dents et fous toi des conséquences
NOIE ton chagrin
OUBLIE-le
PLEURE et goûte au sel de tes larmes
QUITTE ce qui retient prisonnière
RIS de tout surtout de toi, ne renonce pas
SAISIS l’instant, il est fugace et sait glisser entre les doigts,
TUE le temps
USE ta peau à d’autres peaux
VOLE dans le vent
WEB CAME avec tes amis les jours de gris
XYLOPHONE des sons dans ton lit et dans les champs
YOYOTTE par amour, surtout par amour !
ZIGZAGUE entre les lignes ton propre chemin.

Mon homme, mon amour,
Qui pille et qui viole,
Qui crache et qui gronde,
Tes mains serrent le cou des brebis apeurées,
Tes dents dévorent la chair innocente,
Jamais tout à fait innocente.

Mon homme, mon amour,
Qui donne et qui aime,
Qui nettoie et qui chante,
Tes mains caressent l’amour docile,
Ta langue purifie les plaies accidentelles,
Jamais tout à fait accidentelles.

Mon homme, mon amour,
Tes mots, un poison ancien et impie.
Ton corps, une arme létale si fière de ses douleurs.
Tes muscles me broient contre le lit,
Ta queue me défigure de l’intérieur,
Et tu fais mine d’être aveugle aux larmes qui noient notre refuge.

Mon homme, mon amour,
Tes mots, la mélodie des rêves.
Ton corps, le territoire de mes désirs.
Tes muscles m’enveloppent et me réchauffent,
Ta queue me réconforte au milieu des nuits,

Et tu ouvres tes yeux larmoyants quand tu jouis.

Pendant que moi,
Mon homme, mon amour,
Moi entre deux feux,
Je tremble dans ma peau rongée par tes attentions,
Je hurle dans les caveaux putrides de mon identité,
Et je te dis que je t’aime, je t’aime, je t’aime, putain que je t’aime,
Tandis que l’horreur nous adore que les dieux détournent leur silence,
De ce refuge blanc et rouge,
Cendres et plumes de phénix,
Mort, mort, mort, mort,
Pour toujours et à jamais,
Mort.

Racine

réseau racinaire infiniment morcelé
rhizomes enfouis enflent dans l’ombre
dans le souffle de la terre
vivace sa tige est une lèvre
dont on ne sait ce qu’elle embrasse
si elle pousse vers le haut ou vers le bas
ne sait où elle s’enfonce où elle perce
des défenses invisibles
se berce respire les mystères
traverse la roche se niche
dans ses anfractuosités
ses ramifications y saillent s’incarcèrent
dessinent un labyrinthe de sève et de sang
tissé des secrets de l’obscurité
ses filets d’Arachné muscles tressés
lacis nerveux dessus-dessous
sa vie dressée à l’envers
dans le creux du monde

Cœur de ville

C’est sous le trottoir, sous le bitume froid, sous les couches de sédiments que bat le coeur de la ville. Il palpite dans les veines souterraines d’invisibles élans, de pulsions de vie, de vibrations.
Sa voix basse murmure en nous sans que nous le sachions. Dans ses bouches naissent des mots indicibles qui remontent en sourdine, aux surfaces d’asphalte, aux immeubles de béton.
Chaque mot inaudible sa direction qui nous fait mettre en pied devant l’autre, par quoi nous tenons au sol, qui fait de nous, arpenteurs urbains, ses disciples muets et disciplinés, dans l’obtuse obscurité des choses. Le coeur angulaire bat et brille dans sa nuit de catacombe et personne ne le voit.

Mots dire

Ouvre la bouche et dis
les mots bloqués
ce plombage dentaire
qui empêche qui chasse
à coup de brûlure
à coup de tremblements
mauvais rinçage des gencives

Les mots sortiront tôt ou tard
ils feront bien ils fredonneront
ils auront su garantir leur floraison
leur fluidité pleine salive
leur folie douce aspirée
par l’autre bouche
ils sont nourriture ils sont boisson
ils sont vérités au fond des ventres

Les mots maladroits
fausse route dans la gorge
ouvrent de vieilles cicatrices
des fractures des failles
raclent les lèvres
traversent au mauvais endroit
en dehors des clous
se rattrapent où ils peuvent
leurs serres autour des cous
étranglent et c’est sans faire exprès

Ils s’en excusent ils trouvent
ce qu’il faut pour adoucir
les plaies le pire le plus dur
est aussi le plus durable
les mots ne passent pas
ils restent en travers
d’autres venus à la rescousse
tentent le tout pour le tout
percent de nouvelles voix
pour poser baume plutôt que bombe
pour anéantir les champs déjà minés
Le bec des mots pique autant qu’il caresse

Fatigue

la fatigue est une mauvaise herbe
elle pousse partout sur le corps
on l’épile à la cire
pour détruire les racines

la fatigue est une fleur de nuit
elle est fermée le jour
et s’ouvre à l’orée des rêves
pour les laisser dire

la fatigue est un tsunami
elle se répand toute en nous
remplit les poumons d’eau
immobilise les sens d’eau

la fatigue est une eau fraîche en été
elle régénère
elle hydrate les pensées
et alors on revient

réveille-toi le matin et endors-toi le soir
veille la nuit si les mots te l’ordonnent
couche-toi le jour si ton corps t’en supplie
écoute les
écoute toi
écoute la

Loizo la pou fuir

tan lontan
la mousse té i dérape su ban gravier

tonère té i cogne, té i bat su la tête

com loraze
com loizo
ki la pou fuir, fuir lo silence

sat i coze derrière pied dbois, derriere tonère la pou lache ses nerfs

éventré mèm zisko keur mèm, sat i met ensemb na poin meilleur sens
le ban mot la, ki glisse sous ban doigts rêvés de nout tet
nout tet brulant, ki lache pa prise
coco ki durci
coco ki la pou fuir

zordi set mot lé seulment pensé pou ou
demain li sera di pou ou


L’oiseau s’enfuit

Il y a longtemps
La mousse glissait sur les pierres

Le tonnerre cognait, il battait sur la tête

Comme l’orage
Comme l’oiseau
Qui est en train de fuir, fuir le silence

Ceux qui parlent derrière le pied de bois, derrière le tonnerre, ils évacuent leurs nerfs

Comme éventrés, jusqu’au coeur même, il n’y a pas meilleur sens que ceux qui se
rejoignent
Les mots, ceux qui glissent sous les doigts imagés de notre tête
Notre tête, brûlante, qui ne lâche pas prise
Notre tête qui durcit
Notre tête qui s’enfuit

Aujourd’hui, ces mots sont seulement pensés pour toi
Demain, ils seront dits pour toi

Enfants des autres

Multitude d’humains. On est trois ou quatre à accueillir ce débarquement de petits chats, déposés le matin ou parfois le midi par leurs quelqu’un, déposés là par le rite ou la loi, par l’amour, la fatigue, la détresse, la générosité. J’observe ces falaises incommensurables, jardins de mars douloureusement sublimes, et m’applique à faire danser ensemble ces feux uniques, morceaux de chaos qui m’obligent à toujours bien vérifier que mon cerveau est allumé et mon cœur à la bonne fréquence. Les enfants des autres c’est comme le travail de la terre, on pense, on fait, on établit, on rétablit, on ne sait rien ; ça doit être pareil un peu quand les gens viennent de nous-mêmes. Je pense puis je fais et j’oublie sinon je ne ferais plus. Ces promesses sincères m’éclatent au visage comme le soleil descendant irise tout à coup une pièce sans histoires en ricochant sur une vitre. Ça me rappelle la douceur des choses quand on ne sait pas encore qu’on peut oublier de se souvenir. Chaque soir les petits humains repartent, ils ont tous une maison et je trouve ça normal, je n’y pense pas et eux non plus.

Adultes de personne

Morceaux d’humains. La scène se répète, j’accueille, je parle, j’écoute, je parle beaucoup, je fais, ils parlent, ils écoutent, on rit, ils crient, je me tapisse de mots sans oubli qui cherchent le repos. Les chaos sont des multitudes, on croit que ça va toujours rester comme ça quand on souffre, un alignement infini de piques acérées, bien rangées comme les aiguilles abruties sur leur hérisson de velours qui attendent le répit du corps pour repartir à l’assaut. Quand un compagnon humain parvient à se rassembler pour me dire quelque chose, souvent je me dis qu’on est vraiment à la merci des moustiques, cette drôle de métaphore de la perversité du monde. Pendant de longs mois je fais ma pièce de théâtre professionnelle face à un groupe d’adultes de personne, suivis par d’autres, démembrés, le flux des adultes de personne c’est fou je marche le long de la berge depuis longtemps là et on dirait que la source s’éloigne que le fleuve fait le tour de la Terre sans début ni fin, des petites gens rendus fous par l’hubris de trois poussières humaines, les connards. Est-ce que c’est possible de n’avoir personne du tout ? Parfois je m’arrête un peu, je pense : si je n’ai personne, personne PERSONNE vraiment, est-ce que je peux être en vie ?

Lumière sociale

Tas d’humains. Pyramide de feuilles, himalaya de coups de fil, nuée des justes. J’ai la nausée en ce moment, ça tombe bien je ne travaille pas, les usines de casseroles que je véhicule se sont mises d’accord pour déposer le bilan. La dernière fois les gens étaient jeunes, tout petits et debout sur des jambes de titanes, des géants sans enfance les narines pleines de sel. Ça a fait une guirlande impressionnante, autour d’eux au début puis avec eux après, toute l’humanité au travail était représentée, une déferlante de flamme vitale, ça prête, ça parle, ça pleure, ça se bat. J’ai pas fait exprès mais j’ai repensé à mes enfants du début, ceux qui sont déposés par quelqu’un puis reposés dans une maison, j’ai pensé peut-être qu’ils auront la chance de ne pas dériver sur un fleuve sans début ni fin pour des raisons, quelles raisons, il n’existe pas l’adjectif pour qualifier. J’ai le cœur qui saigne, il faut aimer les humains, nous autres, tous, parce qu’on se méfie des mots de parole. Les cœurs cognent cognent cognent, même ceux à bas prix, même ceux que j’oublie, même ceux que l’Etat oublie. Ça cogne fort un cœur social.