Au commencement
Est née en automne, par temps pluvieux. Est née avec un truc en plus. Et ça change tout.
Aurait failli rester loin. Aurait failli être laissée. Laissée pour compte.
Lui l’aurait laissée, tu penses, ce truc en plus, ce n’est pas possible. Ce truc en trop. Comment vivre avec un truc en trop.
Elle lui aurait crevé les yeux pour cette idée d’abandonner son enfant.
D’autres ont pensé, c’est une punition du ciel, tu penses, mariés hors église.
Ce sentiment de culpabilité du père. Mais la mère accrochée à la vie, accrochée à l’enfant qui a grandi en
elle.
Est née avec un chromosome en trop.

Deuxième mouvement
A grandi dans une vraie famille, finalement.
A grandi enfant heureuse, jeux pour gentillesse, pour joie, pour innocence. A grandi bien entourée, tous
ses chromosomes choyés, aucun délaissés.
A pris tout l’espace de son enfance, a fait ce qu’elle a pu avec les autres.A fait ce qu’elle a pu pour grandir.
Dix ans d’un bonheur simple pour âme simple.
A rencontré la méchanceté, n’était pas préparée, avait été tellement protégée. A rencontré la jalousie et la rancoeur.
A rencontré le miroir de sa faute originelle. Dans son reflet son chromosome en trop lui a explosé en pleine face. Le miroir s’est brisé, des éclats dans son cœur. Glacée. Comme morte avant d’être morte.

Plus long chapitre
A entendu trop de mots. Ils ont trop résonné, lui ont cassé le crâne. Trop d’invectives brutales, même en
sourdine, même chuchotés.
A entendu trop d’injures, trop d’injustice pour ce chromosome en trop. A entendu le pire.
A fini par se réfugier ailleurs. N’a plus parlé. N’a plus aimé qu’en silence. N’a plus voulu, n’a plus fait
confiance qu’en de très rares humains.
S’est tenue loin du monde. Sa peur, sa blessure à jamais ouverte, ses pensées interdites, enfermées dans sa
tête.

Et après ?
Attend la fin. Attend sans patience, ni impatience. Voit son corps décati, dégarni, presque mort.
Sa perception est ailleurs.
Passe son temps, sa pauvre vie à attendre. N’en peut plus d’attendre. Serait soulagée si.
Moi, je ne sais combien d’années encore de ce calvaire. D’une vie qui n’est pas une vie.

Vie en vigne

Vendanges
Ils sont par grappe, les hommes et leur panier, les femmes et leur sécateur. Ils sont par grappe et coupent et perdent le fil des conversations. Absorbés par la vigne. Des rangs dansent dans leurs pensées, des rangées comme rames de train. Le soleil tape. Casquette vissée. Passer sous silence l’épuisement et le dos cassé. Poursuivre jusqu’à la fin de la journée. A la fin, les mains noires. C’est le grenache, sais-tu, qui colore autant mes journées.

Vinification
Ils ont retroussé leurs manches, ils ont engrangés les vendanges. Ils ont pressé jusqu’à ce que sorte le jus, dru. Eclaboussant rouge vif. Perles sur les mains. Jusqu’aux avant-bras la teinte, pelliculée, peaux de vin en devenir. La fermentation émet des sons jusque dans mes rêves, des bulles, des micro-explosions. Si dors, pense à la cuve demain.

Pigeage
Déverse, déplisse ses peaux, recouvre son chapeau. C’est le geste de ratisser. Moût en surface, en suspension. Puis la plongée en pluie rougie, pelage frais du raisin, tant de baies dans la béance des cuves. Il faudra de la force pour l’enfoncer dans cette obscurité creusée. J’y gagne du muscle ce que j’y perds en notion du jour.

Dénouer les rubans

Il est né en pleine rue,
Pourtant personne ne l’a vu,
Il est arrivé un jour d’août,
Sans que personne ne s’en doute.
C’était près d’un très haut portail
Qu’il a tissé ses premières mailles,
Toutes les nuances de ses couleurs
Et leur invisible douceur.
Jaune, rouge, vert,
Pour bousculer tout l’univers.
Violet, orange et bleu
Le rendaient encore plus précieux.
Bien à l’abri le long des murs,
Il grandissait à fière allure.

Il a poursuivi sa croissance
Entre poésie et innocence,
Plongeant ses racines sous les cailloux
Et dans la ville un peu partout.
Il se faisait tellement discret
Personne ne voyait qu’il grandissait,
Au cœur d’un parc, dans un jardin,
Cela lui donnait joli teint,
Ou sur un arbre en épiphyte,
Pour que la sève lui profite,
Près d’un clocher ou près d’un pont,
Ce qui le rendait plus fécond,
Sous quelques pierres, dans une cavité,
Il aimait se dissimuler.

Mais il voulut jouer à cache cache
Sans que personne ne le sache,
Pour cela pas besoin d’eau,
Il a hissé ses voiles haut
Et navigua sur les réseaux.
Difficile de rester caché
Sur les toiles par milliers.
Un jour, il croisa la jalousie
D’un être vil sans empathie.
Pourquoi il était combattu,
Personne ne l’a vraiment su.
Don de la vie, précieux cadeau,
On ne dénouera jamais les rubans
De cet Amour pur en suspens.

Les mots

Les mots, réservoirs vides, fleuve ininterrompu
Les mots,  rengaine insipide, on ne sait plus
Les mots privés de leur sens, de leur essence
Les mots décharnés, cherchant leur sens, à contresens

Les mots, l’incroyable magie de l’enfance
Les mots, tous les accents de l’innocence
Les mots, le doux creuset des connaissances
Les mots, de la pensée la quintessence

Les mots, lames tranchantes des colères
Les mots, bouteilles jetées comme ça à l’amer
Les mots, véhicules vils des mensonges
Les mots, affres de la manipulation et des songes

Les mots, en dose homéopathique, juste à demi
Les mots, remèdes aux maux et aux ennuis
Les mots, du poète, les vers, la musique, les quatrains
Les mots, miel sirupeux de l’écrivain

Les mots, des résonances à l’unisson,
Les mots, décrire le monde, une illusion
Les mots, les émotions en toutes lettres
Des mots, la voix parfois étouffe la part secrète

Autre rive

Au bord mais jamais à bord
je reste ici les pieds pendus dans le vide
à balancer des mots d’un côté de l’autre
toi tu es là-bas sur l’autre rive
à glaner sur tes propres chemins
tes émerveillements
à respirer des parfums qui ne sont pas les miens
à laisser flotter tes jours amples et remplis
moi sur ma rive aux cris sans écho
bien concentrée sur mes ombres
qui s’ agitent au bout de mes doigts
je rêve du bleu dans l’embrasure du soir

l’inaccessible bleu

et je resterai paisible sur mon rivage
à déposer à l’ encre rouge
dans la marge des jours
des rafales de mots
petits cailloux du désir
petites langues d’air
que l’on essaime au sol
pour ne pas se perdre
pour ne pas disparaître
je continuerai d’arpenter mon chemin
sans plainte ni regret
ni oubli

Dans l’ombre

Dans l’ombre de ton ombre,
Je suis née de tes caresses,
Et j’ai grandi à ta voix,
Et tes soupirs de plaisir.
Ai-je raison ou ai-je tort
D’attendre, tapie, dans l’obscurité
Pour éclore enfin entre tes doigts ?

____________________ Tu n’es jamais là où je vais te chercher
____________________ Et tu as tant de mal à me trouver.
____________________ On s’évite au grand jour,
____________________ On se heurte, on se bouscule,
____________________ On se bascule au crépuscule
____________________ Et je prends forme et tu me dessines
____________________ Contre ton corps qui crie encore.

J’embellis sous ton regard indécent
Qui brûle tel un volcan
Et te dévoile, incandescente,
Cette beauté qui te noie
Et t’abjecte quand tu t’échappes
De mes tendres oripeaux.

____________________ Je me nourris de nos vicissitudes
____________________ Et tu te gorges de nos plaisirs
____________________ Dans l’antre de nos battements de cœur
____________________ Qui pulsent et s’accomplissent ensemble
____________________ Au rythme de nos cadences, peau contre peau,
____________________ Toujours plus hauts, toujours plus forts, toujours plus beaux.

Et si tu viens encore,
Je laisse les ténèbres nous envahir, nous ensevelir,
Je finirai par briller de mille feux, lunaire,
Dans l’antre de nos ébats,
Qui, sous le bas, blessent
Comme le sang qui coule de nos veines.

L’amour n’a pas de fin
Il nait et prend racine ici
Il s’épanouit et vit la nuit
Et s’enfuit lorsque le jour se lève.
« Toutes les naissances ont lieu dans l’obscurité »

Les senti(ment)s

Les sentiments sont beaux
Les sentiments sont doux
Les sentiments tiennent chaud
Les sentiments nous raccrochent

Les sentiments sont univoques
Les sentiments sont déroutants
Les sentiments ont la vie dure
Les sentiments sont envahissants

Les sentiments sont cordiaux
Les sentiments nous rassurent
Les bons sentiments sont bons
Les mauvais sentiments sont mauvais

Les sentiments mentent
Les sentiments avalent
Les sentiments desservent
Les sentiments tiennent en laisse

Les sentiments se forment doucement
Les sentiments nous enlacent
Les sentiments jouent gaiement en nous
Les sentiments sont des guirlandes qui éclairent

Les sentiments nous obstruent
Les sentiments nous aveuglent
Les sentiments nous embarrassent
Les sentiments ne tiennent pas la longueur

Les sentiments se partagent
Les sentiment font le lien
Les sentiments nous tiennent ensemble
Les sentiments se prolongent dans le temps

Les sentiments sont longs
Les sentiments sont creux
Les sentiments sont apparents
Les sentiments nous consomment

Si tu donnes des sentiments
Il se peut que tu en reçoives
Dans cet échange de sentiments
Nous pouvons être forts et grands

Les sentiments ne durent pas
Les sentiments s’étiolent
Les sentiments sont encombrants
Les sentiments se font la malle avec le temps

Les sentiment sont informes
Les sentiments sont vides
Les sentiments sont impuissants
Les sentiments sont obsolètes

Parfois, il y a encore un sentiment qui pousse
Qui voudrait se déployer
Prendre racine
Juste là
Histoire de te dire qu’il est là

On a vite fait le tour des sentiments
On les connaît par coeur
Avec leurs truanderies
Les sentiments nous tuent

Les sentiments se muent
Ils graissent et transgressent
Les sentiments font les malins
Les sentiments prennent des allures de mutins

Mais les sentiments on les a trop vu
On les a trop senti avec leurs gueules et leurs odeurs
Les sentiments sont superflus
Les sentiments ne servent à rien

Les sentiments ont la vie dure
Ils s’accrochent pour te tenir chaud
Les sentiments murmurent
Les sentiments cajolent 

LES SENTIMENTS SONT USÉS
LES SENTIMENTS SE DÉLITENT
LES SENTIMENTS NE SERVENT À RIEN
LES SENTIMENTS SONT DES ENTRAVES

Extrémité du seuil

Tu es revenu en souffle
Pour transparaître et inonder l’espace
La frontière de nos deux corps, c’est la limite, le seuil,
Là où si le pas arrive l’autre suivra


Tu n’as plus de physique, l’enveloppe est partie
Balancée, poussée par le courant,
Le courant il brosse l’air, on dit que c’est courant, que c’est normal que le coeur lâche,
Que ce n’est qu’un muscle, que c’est normal


Le silence s’est installé à ta place
Qu’est ce qu’il faut de coeur pour qu’un jour il soit amené à disparaître, qu’il soit amené à
s’écrouler
La masse
Immense de ton corps enroule l’espace


Tes bras ils m’entourent et le doigt dessine, il imagine, dresse les caresses, ajuste la
frontière, la limite, l’extrême extrémité de ma peau
J’imagine

Quand j’aurai tout traversé, et trouvé le repos,
Quand mon corps disparaitra, et sera enterré,
Quand la vie m’aura quitté, et serré l’étau,
Quand je ne serai plus là, et que le temps me fera défaut,
Je vous en prie, pleurez votre peine,
Mais rendez-moi ce qui m’appartient,
Ne pleurez pas pour moi, vos larmes seraient vaines,
Riez, si vous le voulez, car l’humour coule dans mes veines,
Une fois parti, je marcherai,
Car la marche m’a habité,
Une fois parti, je sourirai,
Car j’aurai fait ce qu’il fallait,
Une fois parti, je me souviendrai,
Car un vécu n’est pas secret,
Quand je partirai,
Je veux que ce soit en paix,
Quand je partirai,
J’espère que vous continuerez,
Quand je partirai,
Non, pas besoin de laisser de trace,
Quand je partirai,
Je laisserai simplement la place,
Si un jour je m’en vais,
Pitié ne me regrettez pas,
Si un jour je m’en vais,
Souvenez-vous de ce qui était là,
Si un jour je m’en vais,
Je souhaite qu’à mon enterrement,
Y’ait un micro, une platine,
Du son qui pète les tympans,
Si un jour je m’en vais,
C’est quitte ou double,
Si un jour je m’en vais,
Le bilan sera trouble,
Si un jour je m’en vais,
Alors ma vision sera double,
Entre mes méfaits,
Et ce qui mérite que l’on m’adoube,
Parce qu’un jour je m’en irai,
Alors je veux rester ici,
Parce qu’un jour je m’en irai,
Je veux faire les choses ici,
Parce qu’un jour je m’en irai,

Je veux semer des graines,
Parce qu’un jour je m’en irai,
Pas besoin qu’on se souvienne,
Je m’en irai ailleurs,
Dans un autre temps,
Je m’en irai ailleurs,
Un autre univers,
Je m’en irai ailleurs,
Pour créer encore plus grand,
Je m’en irai ailleurs,
Là où l’appel est le plus puissant,
Parce qu’un jour je m’en irai,
Je choisis de rester ici,
Nulle part je suis chez moi,
Parce que partout je me sens chez moi,
Je me sens noir, blanc, métisse,
Et parfois même un peu chinois,
Je vivrai une fois,
Avant de vivre autre chose ailleurs,
Autant que cette fois,
Pose les pierres pour le meilleur…

Nous sommes les sans voix

Les sans voix, c’est comme ça qu’il me vient de vous nommer
D’autres avec moi

Nous sommes les sans voix

Notre langue on nous l’a coupée
Un morceau de chair qui pèse son poids de langue dans la bouche
Notre langue a goûté le lait chaud et le vin léger
Elle a goûté le soleil dans les fruits murs et la mer dans la chair des poissons
Elle a goûté aux chants aux rires et aux baisers derrière les meules et les oliviers

Je suis faite de langues de livres et de lettres
Je sais des langues anciennes, des langues mortes

Notre langue nous avons appris à la replier dans le creux de notre bouche
A la garder bien au chaud de notre silence
Le silence est notre lointain
Notre horizon et notre passé
Nous sommes ce silence

Vous êtes

Silence

Vous êtes la langue dans le lointain
Cette langue ignorée, je voudrais la porter
Hors de moi porter les mots pour dire
Vous dire

Vous êtes les sans voix

Je voudrais, je voudrais le faire entendre
Leur faire entendre
Vous faire entendre

Nous sommes les sans voix

Parfois nous sommes ce Nous
Le plus souvent nous sommes seuls
Nos corps, ils s’en sont servis
Ils ont gardé la force et donné l’usure
Ils ont gardé l’argent et donné des médailles
Nous avons été honorés de serrer leur main fine

Et pour la fête du travail recevoir en cadeau les objets
que nous avions fabriqués de nos mains sombres
Nous avons été fier de la qualité de l’ouvrage

Vous êtes les sacrifiés

Nos corps ont su avant nous
Nous sommes ceux qui ont cru
Qui malgré tout ont cru
Nos corps ont lâché et nous avons cessé de croire
Après cela, ils nous ont laissé

Vous êtes les sacrifiés
Ils vous tuent, ceux sont eux !
Eux qui vous tuent

Eux, ils ne sont personne
Ils sont l’ordre du monde
Ils sont le désastre
Nous sommes dans notre silence
Face au monde, nous sommes dignes

Je me débat
Au milieu du monde,
Au milieu du désastre, je vous porte
Je voudrai vous porter.
Encore.
Encore vous porter
Le plus souvent, je suis seule

Notre langue est rouillée
ma petite
Tu peux bien crier

Nous sommes les sans voix

Je suis ta petite
Je voudrais te porter
Encore
Je suis ta petite
Celle qui cherche ta langue
Je suis celle qui invente une langue
Je suis celle qui sait que des langues s’inventent
Je suis celle qui écrit
Vous êtes le silence écrit

Nous sommes la voix qui ne se dit pas
Tu es de celle-là