Il faut partir du corps, ses lignes de crête, ses abandons.

La crasse s’empile en couche qu’il faut gratter pour déterrer peau humaine, l’extraire, l’étirer comme sauvageries à vendre, ces traces de saletés, ces vomissures il faut bien les laver, le corps le récurer, jusqu’à la transparence.

Alors seulement, laisser place à la caresse, pas celle qui fait ronronner son échine de chat, non, celle intérieure qui touche même au-delà des organes, ample plénitude, une façon de renfoncer ses faiblesses
loin, de se renforcer la sensibilité à coup de douceur. Caresse-moi ainsi de l’intérieur s’il te plaît.

A la blessure le corps lâche, il s’ouvre en ses jointures et se répand, articulations rompues. Je me vois mal opérer à cœur ouvert mais ramasser mes morceaux, recomposer un semblant de puzzle. Peut-être manquera-t-il des pièces. Peut-être des pièces invisibles éparses dans un ailleurs qui n’existe plus. On fera semblant que l’ensemble tient. On recollera, on colmatera, on n’est pas maçon mais on maçonnera. On n’est pas faïencier mais on faïencera.
Je ne poserai pas d’adhésif noté fragile, à quoi bon ? Personne ne sait lire les lignes de mon corps.

A l’emplacement précis du corps il y a un vide, ou un trou. Quelque chose qui s’espace, qui disparaît. C’est le manque qui fait ça. Ou l’absence de manque. C’est une désertion. Corps-bon-petit-soldat qui transporte et respire, que deviens-tu ? Où sont passés les bras et les jambes, digérés par le ventre, ce typhon qui affame sans rassasier.

Corps de menstrues

parler à voix haute
parler cycles
parler chair
qui gonfle dégonfle crie
parler d’hormones en bataille
parler d’humeurs en pagaille
seins tendus ventre arrondi
s’étire s’étire s’étire
avant de se creuser
dans le soupir-rouge

corps saigne & ça dérange

regards détournés
il faut cacher pas-dire taire
(comme si mes fluides étaient une honte)
fluides-porteurs
fluides-mémoire
fluides-nature

corps sent & ça écœure

sue pulse vit
laisse des traces
des preuves d’existence
(pas un concept aseptisé)

corps avale rejette se gonfle
(rétention)
désir & épuisement
corpsentinelle

ventre animal
gronde se tord réclame refuse
s’épuise des champs de batailles
où la douleur n’a pas son lieu

corps femme
corps animale
corps sorcière
corps vivante
corps indocile

être cyclique
être organique

corps de menstrues

Je ne suis pas frisson
je suis spasme 
je ne suis pas lâche 
je suis assassin 
je ne suis pas bûcher 
je suis œil dans le feu 
je ne suis pas auteur 
je cultive des maux 
je ne suis pas visage
Je suis figure à grosses lèvres 
je ne suis pas coupable
je suis poings sous  la table 
je ne suis pas pensée
je suis vide dedans
je ne suis pas invisible
je me cache comme je peux 
je ne suis pas langue 
Je suis claquement entre les dents 
je ne suis pas inspiré
je suis esclave
je ne suis pas savant
je suis riche dedans 
je ne suis pas aigre 
je suis juste insomnie
Je ne suis pas nuit 
je suis mélancolie
Je ne suis pas silhouette. 
Je suis ombre nue 
Je ne suis pas œil. 
Je suis paupière qui fusille 
je ne suis pas poux
Je ne suce pas 
je ne suis pas couché
Je suis horizontalement aligné 
je ne suis pas Pierre
Je suis calcaire taillé 
je ne suis pas arbre
Je suis forêt qui tremble. 
Je ne suis pas résigné
Je suis juste à genoux
Je ne suis pas poème
je suis hasard, regret…

Avoir, ou plutôt être

J’ai un corps qui bâille
Je balbutie
Les mots suspendus
Au bout des langues
D’autres cascadent 
Se télescopent

J’ai dans le cerveau
Expressions Emmêlées 
Syntaxe Floue
Syllabes Manquantes

J’ai le manque d’air
De sons suffoqués
De pensées muettes

J’ai les mains bavardes pour compenser

Sous la peau j’ai des éclats 
Echecs Consolés
Baisers Perdus
Secondes Immenses

Dans les carnets j’ai des fragments
Lettres Déchirées, 
Photos Jaunies, 
Vertiges en noir et blanc

Des tumultes de toutes sortes 
Sous la surface 
De l’extérieur 
Lisse et plate

J’ai au creux des mains
roulis, espoirs, déconfitures 
Et failles émiettées 

Mais je vis
Riche de ces parcelles 

Parfois on croit être vivant 

On se croit perdu ou sauvé
On croit être fixe 
On croit à l’immobilité

On croit à la mort triste 
Au bonheur capricieux
A l’ordinaire méprisable 

On croit que les rêves soupirent de nuit

On croit les disputes graves
Les déceptions anodines

On croit nos théories vraies
Et on se croit illégitime 

On croit notre rire faible

On croit que les mots ne sortiront pas
On croit pouvoir dire jamais

On croit « Capturer l’instant »

On croit tout à fait simple de respirer, 
que nos poumons se vident assez, 
que nos diaphragmes font leur boulot
Que nos pieds ne sont rien

On croit qu’un corps doit nous suivre 
Fidèle et sans broncher
Un soldat pour la tête 
Envahissante et butée

On croit que les corps sont des enveloppes, 
Des emballages, 
Des sous-produits, 
Des véhicules,
Des objets de plus à entretenir, à réviser 
On les aimerait solides et fiables
Sans s’en occuper

On croit « avoir » un corps
Et c’est lui qui nous a

Alors « être » corps, 
Un corps à vivre
Un corps à croire
Je le perçois 
en polychrome
L’attend
L’espère 

Sous l’accordage 
Tête, 
Cœur, 
Souffle
De mes ébranlements 

J’observe autour 
tous les corps qui circulent
Vivants et debout

Pour être ensemble 
dans la cité 
Égaux et droits
dans le chaos
               Vivez vos corps

Il y aura un moment où le bleu de tes yeux s’emplira de crevasses
Où surgiront mille dagues pour enfoncer le jour
Et tu sauras pourquoi

Pourquoi la nuit est froide
Et le matin pluvieux
Pourquoi la fleur se fane sur le bord du chemin
Et le poisson suffoque

Ta main s’ouvrira sur les lignes du temps
Tu ne feras rien

Immobile

Tes yeux se fermeront
Tu verras les grèves de sable gris envahies par la nuit
Et le cœur des enfants palpiter
Innocent

Et tu sauras pourquoi
Pourquoi ma bouche est close
Et mon regard lointain

Et ma main arrimée
À la brûlure des songes

Un peu fripée, la peau fine de ma main droite se détache des tendons et des muscles comme si elle avait continuellement soif. La petite cicatrice à la base du pouce me rappelle le vase noir cassé dans l’évier. Ça fait comme un V un peu plus clair. Comme un cœur inversé.

Mon majeur droit garde le creux de la première phalange depuis l’élémentaire, où se sont logés porte-plume, crayons de couleurs, bic, et où aujourd’hui encore mon stylo plume se cale.

Mon rire, je ne pense pas qu’il ait changé, quelquefois il part dans de grands éclats, quelquefois dans de petites vibrations répétées juchées dans les aigus.

Honnêtement… si j’y réfléchis… il s’est peut-être teinté d’une ombre mélancolique quand il retombe.

Mon ventre s’est arrondi quatre fois, la peau craquelait avec bonheur. Le bourrelet qui insiste , disgracieux, est le témoin d’émotions envahissantes qui se logent là. Lorsque je mange pour les faire taire.

Je ne dirai rien d’autre sur mon ventre. On ne se comprend pas bien.

Mes yeux étaient noirs. On me le disait. Si je les regarde de très près, ils sont plutôt marron gris sur le pourtour de l’iris, une zone comme décolorée. Changent-ils de couleur en vieillissant, comme les cheveux ?

Mes cheveux toujours libres font des vagues ou des boucles, ils font comme ils veulent et ça me va.

Ça me va qu’ils ondulent.

Ça me va qu’ils s’emmêlent.

Les fils blancs, aussi, ça me va.

Mes doigts cherchent la mèche, comme ils l’ont toujours fait, et l’enroulent, la déroulent, la lissent, et l’entremêlent, font des nœuds qu’ils caressent et passent sous l’ongle du pouce. Recommençant sans fin depuis l’enfance.

Je ne saurais dire si ça me calme, si ça me rassemble, si ça m’évade ou si ça me pleure.

Mes cils parlent pour moi

Mes cils parlent pour moi
Mes faux cils parlent pour moi
Mes faux cils me disent fausse
Retirent à mes yeux leur capacité
De pleurer de dire et même de cligner
Mes faux cils fabriquent un moi-bimbo
Les font parler elleux
Plus que je ne parle moi
Mes faux cils sont rideaux-théâtre
Les sièges parlent de mon teint
Mon teint parle pour moi
Mon fond de teint parle pour moi
Mon fond de teint rompt l’hiver
Il dit bonne mine dit santé
Mais il dit aussi orange dit
Voiture volée dit
Pot de peinture
Mais son absence parle pour moi
Elle dit grisaille dit fatigue
Dit l’absence de soin de soi
Dit l’absence de femme
Une femme ça a la bouche rouge
Alors ma bouche parle pour moi
Mon rouge à lèvres parle pour moi
Il dit rouge carmin dit
Femme fatale dit
Séductrice parfois dit
Fille facile souvent
Et c’est comme si mes mots
Sans rouge du tout
N’avaient aucune portée
Pourtant mes mots sont
Tout en cils, teint, lèvres
Pourtant mes mots
Ne sont pas que cela
Pourquoi se demander alors
Ce qu’il se cache derrière
Le maquillage l’ornement
Comme si tout n’était que théâtre
Mon visage est sans coulisses
L’ornement est ma seconde peau
Il est ma chair il est mon sang
Le moi-peinture est mon vrai moi
Et mes vrais mots sont mots-pigments

La vaisselle

La pile de vaisselle me regarde avec insistance
Et son ombre plane sur mon corps fatigué.
Mes os répondent à l’appel de cette danse mécanique,
Mes mains s’exécutent pensivement.
L’éponge absorbe un à un les maux de la journée
Et un flot continu de mots se déverse dans le liquide savonneux.
Combien sommes-nous à cette heure du soir ?
A frotter le petit venin des langues râpeuses.
Je glisse entre ces dents acérées
Comme l’anguille traverse les mailles du filet.
Laisse couler le bruit du monde dans ce ruisseau
Accroche-toi au silence des oiseaux.
Dans les gestes répétitifs, naissent parfois
Des lueurs de révolte, comme un bruit sourd
Qui grandit à mesure que la nuit avance.
Courage.
Nous sommes tous des oiseaux de passage.

Le moment arrivera et

Le moment arrivera et

ta langue tremblée

ta langue
deviendra le feu
redeviendra partout
et
comme un son
un murmure étalé
jusqu’à sa forme de cri
et

ta langue sera redevenue
le brasier
elle
sera partout
sera là

Le moment arrivera et

ta voix deviendra le lieu
comme les bouts
épars
moments
morceaux
et
ta voix rassemblée

ta voix redessinera les après-seuils
et
ce sera immense

comme le plus petit os
de la plus petite chose

Le moment arrivera et

ce qui luit
de toi

resera
jailli.