Ninja

La vérité c’est que j’ai tout le temps peur alors que j’aimerais être un ninja.
Est-ce qu’il y a un âge butoir pour buter sa peur et commencer les arts martiaux ?
Ceci étant, je ne me vois pas enfermée à l’année dans un dojo.
Bon, je suis bien enfermée dans la ligne 13 là,
comme quoi.
Est-ce que je pourrais pas me renseigner sur d’éventuels formulaires à remplir ?
Si ce ne sont que des cases à cocher, j’aimerais y jeter un œil,
ça vaudrait le coup de prendre des informations.
Qu’est-ce que je pourrais bien écrire en barre de recherche ?
Comment devenir « ninja » ?
Si je réussis l’étape du formulaire, quel type de questions d’entretien ils me
poseraient ensuite ?
D’ailleurs, le féminin de ninja c’est quoi ?
J’aimerais bien le savoir, tiens.
Non, pas ça quand même. Ninjette ?
J’en sais foutre rien.
La discipline c’est pas ce que je préfère,
j’aimerais pas que tout soit basé là-dessus.
S’il faut constamment porter un masque en sus,
j’ai une grosse tendance à hyper-ventiler.
Le sabre, n’en parlons pas, combien d’années pour le soulever ?
Après tout, je peux juste m’inscrire au judo du club de ma ville.
Rien ne m’oblige à maîtriser le kung-fu sous huitaine, c’est vrai.
Est-ce qu’ils accepteraient les débutantes de quarante ans ?
Ceci étant, le judo, je trouve que « ça fait » moins ninja
et j’aimerais bien ne pas être trop ridicule.

Cette nuit, j’ai rêvé dans le corps d’un enfant de sept ans
cette nuit, tout mon corps, ma tête, mes pieds, mes jambes, mes mollets, avaient sept ans à nouveau
leur petitesse et leur vigoureuse maladresse ne cessaient de me rapprocher
de terres blanches molles et neigeuses où il ne faisait pas plus de trois degrés
je m’y enfonçai avec amour
je traversai de hautes portes en hêtre et en épicéa qui roulèrent sur mes bras nus, déposant une épine
que la peau absorba
sous les pas d’un lynx mastodonte, la neige crissait et gelait aussitôt
le félin avançait d’un pas fier, de dos, il paraissait un lama
et me guidait
vers la flaque noire – un étang
mes yeux se posèrent, attirés par la surface cendrée, irrémédiable d’opacité
les blèvres repentis montraient leurs griffes et leurs moustaches leurs nez fureteurs
je plongeai et ressortis de l’autre côté de la vallée, à l’aube de mes quarante ans

Ce qu’on danse…tout

C’est sa fontaine
qui cicatrise nos plaies 

C’est son cratère 
qui avale nos peines 

C’est sa salure 
qui pétrifie nos doutes 

C’est son absinthe
qui assouplit nos ombres 

C’est sa nuit 
qui projette un lait noir 
âpre et épais 
sur ce qui aveugle

Sa couche pierreuse
camoufle les rivières de sang
rassemble nos sursauts
contient nos fébriles 

Nos sommeils cisèlent
les tissus du monde

Sous nos béances 
la terre tremble 
la mer déborde 
l’air sature

La lune s’éclipse 
au point du jour…

Un point du monde 
où se condensent
            nos marées

Un point du jour

où se condensent

            nos conquêtes 

Ce qu’on danse…tout

Tout
ce qu’on danse
au réveil 

Ivre de sa nuit

« La force de la lune pénètre partout » [Pline l’ancien]

il y a 
dans la nuque des gens 
cet endroit précis 
où le monde se noie 
où le cou  
rejoint le bord du crâne 
où les cheveux 
prennent jour dans le noir 
en lettre minuscule 
entre l’axis et l’atlas 
c’est un désert de peau 
fouetté par les vents chauds 
qui débordent l’horizon 
quand le regard se pose 
sur la mer et le ciel 
c’est le lieu 
des naissances tendres 
et des incandescences 
là où ma paume se colle 
là où ma main se perd 
là où mes doigts s’enfoncent 
dans le poil des bêtes 
que je rejoins 
dans des prairies sauvages 
à la lisière des steppes 
dans la course du sang 
dans des mèches relevées 
dans des cheveux coupés 
dans une masse retombée 
enveloppant tout mon corps 
comme une brume de mai 

je me demande 
où se trouve la beauté 
si elle n’est pas ici 
comme un commencement 

la maison gémit dans l’obscurité
des épines perforent sa peau
l’horizon penche incertain

cette nuit il a plu du sang
On dirait qu’un manteau de coquelicots
recouvre le lit de la neige

comme si des becs d’oiseaux
déchiquetaient l’arbre poumons
sous les plis de leurs ailes

on dirait que l’air vient à manquer
elle dénoue ses cheveux de l’absence

juste le vent    dans le silence

Ce corps
            qui ne respire pas
            qui ne tient pas debout
            qui ne fait pas de bruit
            qui n’accueille pas les tendresses


Ce corps de non-droit
Ce corps de non-lieu
Ce corps de non-amour
Ce corps de non-merci
Ce corps de non-oui
            noir-blanc
            obscur-clair
sans interrupteur 
sans nuance

Ce corps sans vie sans essence sans odeur
            pas de bouche pour sourire
            pas de mains pour caresser
                        soi ou un autre
            pas de cheveux pour le vent
            pas de jambes pour les collants
            pas de pommettes pour piquer le blush Dior de maman
            pas de blagues de façade
            pas de bonjour de politesse
            pas de discussions qui fleurissent
            pas d’amours qui fanent
            pas de fleurs
                        pas de pas ni en avant ni en arrière

            pas de doigts pour la rencontre des sexes
            pas de sexe pour la rencontre des doigts
                        pas de désir pas de sensation
                                                            aucune possibilité d’étreindre


Ce corps non-existant qui hurle
            qui ne peut pas hurler
Ce corps non-aimé qui voudrait s’aimanter
            qui ne peut pas aimer
Ce corps vide
            qui n’existe pas
            qui ne peut pas se remplir
            qui ne peut pas se vider

ce corps – mon corps

                                                                        mort-né ou bien né mort.
                                                                        né mort ou bien mort-vivant.
                                                                        ou peut-être vivant mort écrasé par le poids de 
                                                                                    ce corps – mon corps
                                                                                                ton corps 
                                                                                                vos corps

De l’air

Il débarque dans cette ville – inconnu, anonyme – immédiatement, il ne se sent personne. A l’instant même où son regard se pose sur ce spectacle aussi rythmé que consternant, son coeur se serre. Il pressent le mauvais présage pourtant ignoré de tous. Il est écrasé par les immeubles, dévisagé par la foule, asphyxié par le bruit – brouhaha ininterrompu, ritournelle sans fin, agitation bourdonnante et stérile. Ses yeux s’attardent sur ce que les autres ne voient plus. La souffrance, elle le captive. La désolation, elle le subjugue, il la hume. C’est irrespirable se dit-il en desserrant le foulard qui lui entoure le cou mais ce n’est pas ça. Il étouffe toujours sous la chaleur écrasante du béton, de la crasse et du bitume. Il ne voit pas l’architecture harmonieuse ni le passé que ces édifices racontent, il est hermétique à la beauté tant l’ombre est terrassante. Ce qui lui crève les yeux à lui, ce sont les gens que l’histoire a laissé sur le carreau, à même le trottoir ou dans le caniveau, c’est la sempiternelle rengaine de la triste comédie humaine. Depuis la nuit des temps toujours, des vies inégales. A l’intérieur, il est effondré, fracturé comme le monde dan lequel il vit et ses affres le reprennent, ses plaies sont de nouveau béantes. Il s’était cru plus fort, il s’était cru capable de quitter le refuge de sa chambre pour se frotter au monde. Mais le vertige le gagne, il manque de tomber / Il se réfugie derrière la première porte ouverte, il ferme les yeux et alors, il se souvient. Il se remémore les saveurs de l’âge tendre, territoire indemne que la noirceur n’était pas parvenue à conquérir. Les après-midis à la mer, les sorties vespérales et gourmandes dont les effluves sucrés recouvraient le goût des peaux salées, par les larmes et les embruns. Il rappelle à son oreille les sonorités infantiles qui accompagnaient ses souvenirs, petite musique suave mêlant le bruit des oiseaux, des enfants et des vagues, entièrement libres sur ce littoral radieux. Il pense à sa mère, à son sourire le matin au réveil, à ses yeux accueillants, au calme de ces matins joyeux où l’enfance régnait en maître – enfin      il respire.

Nous marchons sur la terre
Pourquoi est-ce que la gravité existe ?
Pourquoi avons nous un corps pesant ?
Pourquoi ne pouvons-nous pas flotter ?
Flotter comme les astronautes
Flotter comme les bulles de savon
Nous sommes attirés par la terre
La terre nous appelle
Nous y revenons toujours
Quand nous dormons
Quand nous roulons de printemps
Quand nous mourons
La vie est une chute empêchée
Nous défions la gravité
Et la gravité gagne à la fin

J’aimerais échapper à la gravité                                                                             .
Onduler et gonfler
Comme une bulle
M’envoler
Ne plus dormir 
Ne plus mourir
Voler et ne pas revenir

J’aimerais fuir loin de l’univers
Hors des cadres
Hors des lois
Dans des cercles différents                                                                              .
Des comètes
Des non-lieux
Hors des cadres

Ne va pas au travail aujourd’hui
Ne va nulle part                                                                                      .
Ne te lève pas
Ne marche pas
Reste immobile et                                                                      i
Vole
Envole-toi                                                               O
En    –       v  o        l        e             t                          

Nulle part

Tu n’as pas eu le papier
Pas de papier pas de travail
Pas de toit pas de pain

Tu ne connais pas cette rue
Tu ne comprends pas ce monde
Tu n’entends plus le rossignol
Tu ne goûtes plus les grenades
Les galettes au miel de ta mère
Jamais
Il n’y a plus de musiques
Plus de danses
Rien n’est comme tu l’avais rêvé

Moins de vigueur dans ton corps
D’espoir dans ton coeur
Tu ne connais pas cette rue
Pas de toit pas de pain pas de main amie
Personne
Et tu n’iras nulle part

Tu ne prendras nulle part à ce monde
Ne recevras nulle part du gâteau
Rien
Ne te sera donné

Et tu ne pourras pas leur dire
Tu mentiras
Ne retourneras jamais sur tes pas
Jamais

Tu n’es pas mort
Tu ne vis

Nulle part 

Je me lève 
Je vois la masse de ses cheveux 
Ses yeux émeraudes 
L’amoncellement d’objets 
Je manipule mon angoisse
Et ses vignettes travaillées avec soin
Où as-tu cherché ce paysage aussi parfaitement désordonné
Cette chambre kaléidoscopique
Tu es inconstante dit-il
Hier tu m’aimais avec ces moments d’exaltation 
Et j’ai pensé que nous pourrions former un beau couple
Je suis une ratée tu sais 
tantôt je désire la beauté tantôt simplement son ombre
Je veux dire
Qui aurait envie de vivre avec la nudité osseuse
D’un fondu au noir