Teint cassable de porcelaine, rompu au translucide, à l’évanescence, une figure qu’on dirait de poupée mais non pas rond de fillette, tracés aiguisés, affirmés, d’un visage déjà adulte sous l’adolescence austère des traits, piqué d’acné léger sur les ailes du nez qu’elle a fin et droit sous la mâchoire arrondie qu’on devine carrée sous la peau tendre, et le menton s’avance comme pour parler. Le bas de son visage semble vouloir dire quelque chose mais se tait, par timidité ou pudeur, lèvres closes la plupart du temps. Ce qui parle le mieux c’est le regard, noir, fiévreux, brûlant. Un regard de passion grand ouvert sur l’extérieur mais animé de l’intérieur, flamboyant. Sous l’arcade sourcilière bien dessinée, l’œil se fait fixe pour embrasser et regarder loin. L’œil ne vacille pas, il veut tout voir, tout appréhender, tout comprendre. L’œil est le centre du désir. Et l’oreille dégagée, cheveux tirés en queue de cheval ou en chignon de danseuse, l’oreille palpite et capte tous les sons, analyse d’instinct la musicalité des choses, dans un mouvement imperceptible qui la fait se décoller très légèrement du crâne, l’oreille comme une aile de papillon ouverte.
Bombe
Cerne droit rétine puit oeil profond / le globe s’enfonce sous l’arcade encore haute le sourcil fronce en ligne V / marque de séparation partage des eaux / cartilage ciselé hélix bord extérieur rose / arête bombée ailes refermées profil antique / et la larme glisse bas de joue sans retenue à peine juste un peu avant le cou fripe et la lèvre inférieure cédant à la mélancolie et au temps frustre / noir brûlé braises au ventre feu outrage / la cage en bord de bouche murée à double détour de tempe braquée et barillet / cervelle bousillée et front plissé / pommettes saillantes maxillaires creusés pleurs pour demain / travers gris et teint blafard / il y a le port de tête sans amarre et la bouche sans delta / le cœur qui déverse la peau qui s’affaisse la fronde du muscle des mots le sentiment l’amer les reflux en bascule / revers visage / revers enveloppe / revers corps / revers coup droit / revers et tripes battues / contours tristes / j’ai le regard dur de ce qui se garde en de celles qui s’encavent de ce qui n’a pas été dit de ce qui n’a pas su pu du de ce qui a été tenu / détenue entre l’épiderme poussière et l’entrebâillement des côtes / rien ne se referme plus tout cède sous les lumières du monde / les engloutir de nuit sans nuit / traversées diagonales entre le nez force et la lèvre supérieure rage / se relève le menton et s’écartent les narines / fierté tenue mâchoire crue proéminence aiguë / il y a le derme cramé sous l’oreille abrasive / s’immiscent les langues les cris les bleus / je m’encaverne sans arme à l’arrière de la nuque mon tour de bouche dévalant dans un écoulement imminent / je suis sans goupille ni détonateur une bombe à retardement
Blanche
Elle parlait fort, et sans tendresse. On aurait dit que la hargne s’était logée dans le fond de sa gorge, qu’elle y avait stagné pendant des années, une eau mauvaise dont elle ne pouvait sortir des mots qu’en les raclant. Toujours dans ses phrases un écho de boues et de marécages, une terre lourde, trop lourde pour porter fruits. Acide. Toujours dans ses gestes la force brute de ceux qui se battent contre la pluie, le vent, le manque de lumière. Et le manque de repères : le sol où elle avait enlisé ses bottes d’enfance goûtait la glaise et l’alcool. Gouttait ses dérives, sa folie. Et la démence dans laquelle elle avait grandi perlait quand elle parlait. Je me souviens de la distance que je maintenais entre elle et moi : le crachat était devenu une unité de mesure. J’avais peur de sa bouche, de ce qu’elle couvait de furies, de ce qu’elle hurlait d’isolement, d’égarements; j’avais peur de ce qu’elle frappait de sa colère, de ce qu’elle me transmettait de rancœurs. Longtemps, parler était combattre à l’arme blanche. J’esquivais les blessures dans les langues étrangères, je m’y construisais un abri précaire. Je n’ai jamais planté mes racines dans une langue, la sienne n’était pas celle de ma mère.
Ma mère mélangeait les mots de deux langues, commençait ses phrases dans l’une et les poursuivait dans l’autre ou offrait dans un seul souffle la traduction de ce qu’elle venait d’énoncer. Elle parlait souvent en mixtures ou en ellipses, ma mère, quand elle ne savait plus très bien où elle avait rangé ses mots. J’ai appris à louvoyer entre ses sonorités, à les rendre claires, à leur donner grammaire. A marcher dans les voiles de ses silences brusques, à les colorer des miens, à apprivoiser ses vertiges, marcher sur le fil de ses points de suspension, aussi. Une façon de ne pas m’ancrer dans la langue plus pure de ma grand-mère, dans sa langue de Tradition. Une façon de rompre avec certains ancêtres. De ne plus avoir peur du langage. Ne plus confondre parole et cris. Quitter sa terre, m’en désembourber et agripper le ciel, le vent, les étoiles et me construire des ailes fragiles de langage et de liberté.
Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre qu’en faisant cela, j’avais semé autant de hargne et de répudiation dans ma voix qu’il y en avait dans la sienne.
des vaguelettes du menton aux oreilles perdues dans la noire forêt de ses cheveux
les joues fatiguées d’avoir accueilli le vent et des viandes sans tendresse
le nez généreux gourmand de ce qui se peut respirer
la bouche plus fine que prévue derrière le buisson qui l’entoure une pudeur en pleine
figure
les yeux n’ont pas résisté voudraient décrocher
les sourcils sont puissants
le front est un rappel des vaguelettes
Son indifférence est totale
devant la vieille masse calcaire.
Pourtant, ce soir, c’est l’Everest.
Les yeux nus, chaque détail compte.
Chaque détail reste.
Sa lutte est vaine.
A l’instar des dernières lueurs,
la neutralité de l’endroit s’échappe.
Elle effleure l’ivresse de l’instant.
Hors du monde.
Le lien est indélébile.
Son cœur brûle.
devant le calcaire devenu or.
Tautologies
Une fois n’est pas coutume
il y a plus
dans deux têtes que dans une
jamais deux sans trois
jamais deux sans toi
monter quatre à quatre
les escaliers du désir
pour un cinq à sept
six jamais il revenait
sept petits nains
en sommeil endormis
jusqu’à huit et demi
puis chacun ablutions
propre comme un sou neuf
dix de der et rebelote
une fois n’est pas commune
combien coûte une coutume
un sou neuf
faites vous la carte de fidélité
faites-vous la ristourne
dans quel sens la roue tourne
amour toujours en faire le tour
question sans réponse
bien la poser suffit
Il suffit de passer le pont
Il suffit de passer l’éponge
la loque à reloqueter
Il suffit mais il faut
dire ce qui est
haut et fort
ça suffit
au jour d’aujourd’hui
Et surgissent les tristes
J’aime cette lumière. Elle peine à percer la nuit. Ses rayons se battent contre l’épaisseur de l’obscurité. Ils transpercent doucement son voile encore chargé de fraîcheur. C’est la clarté avant le soleil. On ne sait jamais quand les forces changent de camp. Il y a toujours un moment de doute : le monde ne va-t-il pas rester à jamais plongé dans l’invisible ? J’oublie. Dans quelques instants il fera moins froid. C’est très rapide. Dans un tremblement infime, la couleur parcourt la cime des arbres, les contours épais et sordides s’affinent, les silhouettes se détachent. Soudain l’obscurité devient bleue. Le monde troque le gris pour la vue. Elle émerge parmi les morts et tout recommence.
C’est à ce moment-là que surgissent les tristes. Le jour les enfonce dans l’errance. La terre s’ouvre où passent leurs visages insomniaques. On pourrait croire que la lueur les appelle et leur suture un peu le cœur. Elle les transperce pourtant comme une lance irrémédiable. Ils aiment la nuit, elle les rassure dans leur tristesse. Ils la diffusent avec vanité dans toutes les ombres du jour. Ils sont épais comme la lune et éhontés comme l’herbe. Ils propagent leur peine sans relâche. Ils ne cesseront jamais de nous imposer leur douleur. Sous leur regard, le ciel se transforme.
Et la lumière d’un coup, est pleine de terreur.
Elle traverse les espaces les yeux presque fermés elle sait se repérer elle ne voit qu’à moitié elle connait le chemin les dangers les angles elle sait cinquante ans qu’elle y circule dans cette maison des mains qui guident des mains des yeux l’escalier à monter elle s’obstine à grimper des mains qui frottent les murs tandis qu’elle regarde le sol qu’elle regarde ses pieds qu’elle voit le brouillard du carrelage ou bien tête penchée elle pense à toutes les choses qu’elle a à accomplir elle parle de toutes ses choses qu’elle doit faire pour combler la journée pour vivre la journée et ses chaussons râpés aussi vieux qu’elle est vieille ça glisse tout glisse ça caresse les espaces les tapis ça sait conduire la carcasse et sa tête penchée vers l’avant elle circule là dans ce monde sa maison sa vie avance avance encore et jusqu’où et jusqu’à quand jamais non jamais quitter cette maison entêtée elle tiendra elle tiendra ne veut pas le savoir les murs se taisent et transpirent en silence le flot des existences ils résistent aux secousses eux vieilliront plus tard.
Grandes eaux
Cette journée ne tourne qu’autour d’un seul axe
délavé, à force d’être reporté.
Il faut que je me lave, voilà le détail de ma journée.
Je préfère laisser ma tristesse
sur son sol, lui aussi à quoi bon le nettoyer
il ne me sert qu’à emprunter le chemin du canapé au frigo, du canapé au lit.
Des allers-retours sans conséquence ni substance,
peu de risque qu’il soit salit,
à part peut-être par une traînée de plis
repliés sur eux mêmes.
Il faudrait labourer sur mon passage,
déplier les maux et les exposer
à la lueur de mes volets fermés.
Il faudrait retourner le sol pour l’aérer
que quelque chose puisse y pousser,
des mots peut-être
ou des fleurs fanées.
Strier sa surface pourrait être une idée,
créer de la matière,
donner de la consistance à mes pas.
Et pourquoi pas extraire les cailloux qui plombent
mon moral, les ramasser et les disperser
derrière moi pour que je trouve un autre chemin,
une autre journée lavée d’aujourd’hui
prête à être suspendue à son fil
et séchée à la lumière de
demain.
La vie à la fenêtre
La rue à cette heure matinale commençait à frémir. Le givre, sur les trottoirs déposé, scintillait à la lueur dorée des lampadaires. Ces derniers jours, le vent d’hiver avait pris ses aises, soufflant comme on pouffe, par éclats. Le silence peu à peu se brisait dans l’air vif.
Montaient alors les claquements des talons sur le bitume, le bruit de métal des rideaux qu’on soulève, les premières voix encore enrouées de la nuit et le crissement des pneus sur la route gelée. Les fumées argentées s’échappaient des cheminées comme aspirées par le ciel blafard, un ciel annonciateur de neige. Le bleu des montagnes par-dessus les toits s’altéraient doucement à mesure que s’égrenaient les minutes. On voyait désormais les enfants, en grappes, arriver de chaque côté de la voie, emmitouflés des pieds à la tête, le cartable sur le dos, les mains dans les poches et le rire en bandoulière. Mon regard
s’accrochait à l’élan de leur jeunesse. Avec joie, chaque matin j’attendais le passage de ces petits écoliers. Les ans avaient coulé sur moi sans que je m’en aperçoive. J’étais la Vieille, désormais.
La vieille est assise derrière la fenêtre des heures durant. Spectatrice du monde, qui sans elle poursuit sa course folle. Le corps perclus de douleurs, l’esprit dégradé, la vieille ne bouge presque plus de son petit appartement ; ses jambes ne la portent guère dans les escaliers si raides des vieux bâtiments de ville. Sauf lors des visites, trop rares de son fils, de sa fille ou d’amis qui lui restent. Car il faut, à la vieille, des yeux, des bras et des oreilles pour aller au dehors. Même au dedans, maintenant, c’est difficile. Se déplacer du lit à la fenêtre, de la fenêtre à la table, de la table à la salle de bains. Le moindre geste devient compliqué pour la vieille qui vieillit. L’horloge, usée elle aussi, continue malgré tout à battre la mesure de ses journées. De bonne compagnie, elle est son repère, la gardienne de son passé et son joyeux carillon, le messager de son avenir, même incertain. La vieille ne veut avoir besoin de personne mais si quelqu’un, là, s’approche, elle a toujours quelque chose à lui dire. Car elle a vécu tant de choses, la vieille, de l’autre côté de la fenêtre.