Manuel pour capter l’eau de son corps lorsque la terre est à sec

D’abord une fleur
laissez les narines se déplier
les osmophores se rompre
capsule │ molécule
à la visite de l’insecte
greffer une conque d’or
entre les seins et recueillir

puis
dans la cuisse blanche
écorce │ épiderme
sertir une épine d’églantier
laisser s’écouler le liquide
sève du corps │ sang de l’arbre
dans un balsamaire

et puis
aux plis de l’aréole
cercler le duramen
d’une noirceur d’ébène
cendre │ étincelle
jusqu’à l’apparition
de stigmates lactescents

vient
le chant des sources
sous les paupières
les larmes duelles
algue │ coulemelle
filent un canal unique
jusqu’au troisième œil

et pour finir
le silence de la louve
serrer les lèvres
salive │ cyprine
la lignée du sang
dans l’utérus ouvert
à l’avènement.

Dunes

Les dunes perdent espoir
Sous les pas impatients
_____________Elles s’échappent
__________________Trouent les bords de l’île

On a oublié les dunes
Leur parfum de sueur
L’odeur des immortelles jaunes
Et leur fatigue de château de sable écroulé

Leurs pieds tenaient dans des racines
Face au vent
Face aux vagues
Face au désespoir des marées

Le long des marges dans mon regard de myope
Je ne crois plus au langage des dunes
A leurs formes rouillées
A perte de vue

Noir

La nuit il fait sombre sur la mer
Le soleil ne sait pas nager
Au crépuscule, le soleil sombre dans l’océan
Le soleil a sombré 4,55 milliards de fois dans l’océan
La nuit l’eau devient noire
Une bouche ouverte laisse entrer les rayons du soleil
Une bouche ouverte laisse sortir tous les mots 
L’intérieur d’une bouche fermée est noire
Tout est sombre dans une bouche fermée
Aucun mot ne sort d’une bouche sombre et fermée

Dans ma bouche fermée tout paraît calme
Les mots sur ma langue peuvent s’endormir
Les mots sombres peuvent tomber dans ma gorge et s’enfuir loin au fond de moi
Des mots sombres qui sombrent dans les abysses de moi deviennent une idée noire
Quand ma langue a peur du noir de ma bouche elle se cache
Ma langue cache des mots fous enfermés dans la douleur
Retenus par la camisole des dents
Je sais que des cancrelats courent sur ma langue
Ils transportent ma colère
Ma colère est noire
Elle ne voit rien dans la nuit de ma bouche
Elle tombe et se blesse et saigne et pleure
Elle est sourde ma colère
Elle n’entend pas ce que je lui dit
Alors je crie dedans  
Un cri qui souffle une bise froide sur mes os
Un vent qui coupe, qui déchire en deux mes ténèbres
Mon coeur s’ouvre, je pleure du sang
Je transfuse ce sang pour sauver cette femme
Mon sang lui donne des idées noires

Le crépuscule est le moment où le jour à peur
La nuit, la vie éteint la lumière
Les nuages jouent avec l’éclipse
Un nuage homme devient un nuage femme
Un nuage transgenre a choisi d’être libre
Quand le vent touche une falaise il tombe
Son ombre tombe aussi
son ombre se suicide
Il faut s’appuyer sur son ombre pour éviter qu’elle ne tombe
La soutenir pour qu’elle reste une ombre sombre
Pour délivrer la lumière au fond du coeur qui a une ombre
Qui connaît un dés noir qui n’aime pas le hasard ?
Parier que ma guitare cette nuit s’est enfuie 
Retournée parmi les arbres à l’état sauvage
J’ai remis à l’eau un poisson pané qui voulait nager dans les profondeurs 
La terre tourne dans l’obscur depuis 4,55 milliards d’années
Je promène ma laisse chaque jour autour du soleil

ma chambre est une chambre de morts
trois générations
et des inconnus mais pas beaucoup
il est mort là où je dors
pas ma chienne

il est mort sous ma fenêtre
la fenêtre sous laquelle je fais l’amour parfois
là où j’ai beaucoup dormi surtout
elle est un peu froide le fenêtre mais ça remplit le coeur quand il y a du soleil
je peux pas en vouloir à un objet je crois
on a vécu les mêmes cycles
la même lumière à la même heure
ça devait être différent pour lui
pourtant

moi en plus j’ai changé de lit
l’ancien puait le suicide et le deuil
pendant longtemps j’ai
pas pu changer mes draps
j’avais peur de perdre tes cheveux
mais ça passe
alors j’ai changé mon lit de place
j’ai changé de fenêtre
elle est plus grande
t’étais belle dans mon lit avant
mais c’est devenu flippant


et les tiroirs dessous 
ils sont plein
ils dégueulent de nous
ça me tords le bide
de ce que t’as oublié
de ce que t’as laissé
tu t’en fiches des objets moi non
j’en ai partout
même dans mes plantes
je me dis
ça ferait du mal à maman si je jetais mes Legos
alors je les fous dans les plantes
mes plantes
ils sont bloqués dans la terre ça me tords le bide aussi de les voir
elle  est beaucoup trop mouillée parce que j’ai peur
c’est pas grave tout ça en plus ça n’a pas d’odeur
Nana m’a dit rien n’est grave à part la mort
elle a raison
un peu
Mais quand il est mort ici dans
ma chambre
la sienne
ç’a été c’était pas si grave c’était logique triste oui c’est vrai
depuis je vole les bougies des églises
et j’en fous partout
faut veiller sur mes Légos
sur mon nouveau matelas sur mes draps propres et puis je vois pas
où je prierais sinon 

parce que j’ai pas pu prier devant lui on m’a dit non il aurait pas voulu
à l’époque j’aurai pu tout casser j’ai du garder mes chapelets
maintenant y’en a partout
pas pu prier devant toi j’ai beaucoup prié celle que j’ai jamais connue 
y’a plein d’espoir dans la cire les deux sont brûlants
j’ai toujours perdu mes briquets
c’est pas grave
les bougies donnent pas chaud 
la (ma) chambre est tout le temps fraîche
très humide
elle doit pleurer plus que moi
j’ai la pièce de la maison qui ressent tout
elle suinte d’émotions plus que moi parfois et tu dirais que c’est pas possible
parce que je suis toujours plein de tout
que j’ai beaucoup débordé dans ma chambre et tu le sentais
j’ai tout changé et même ma bibliothèque pourrait tout retenir

je me cache plus dans ma chambre de morts
c’est dégueu de l’appeler comme ça
j’y ai toujours été bien elle a rien de glauque
je l’ai toujours bien habillée et quand y’a des gens elle parle de moi

à moi elle me parle souvent de toi et des fois ça me fait très mal
j’en veux à ma chambre de t’avoir fait partir mais je sais
que c’est pas elle
je suis responsable
mais je suis pas responsable de son humidité c’est un souci de fondations ça
peut-être que j’en suis responsable
ou les générations avant moi

elle me parle moins de lui ces dernières années et puis c’est normal
c’est pas à elle de tout me dire tout le temps
c’est apaisant
que je doive chercher ailleurs que dans ma chambre de mort

“Le mot, un être vivant” V. Hugo

Le toit abrite, la porte se ferme, l’escalier monte
le courant passe, la lampe éclaire, les yeux regardent
Dans la pièce, une bibliothèque
dans la bibliothèque, des livres
dans les livres, des pages
dans les pages, des phrases
dans les phrases, des pensées
En pied, allongée
sans les mains, accoudée
de guingois ou bien droite
en silence, à haute voix
Des minutes ou des heures
seule ou à plusieurs
Attentive, amusée
attristée, enragée
cornant, soulignant
butinant, annotant

____ – je lis –

Là, le bureau ____________________________ Ici, la chaise
___ mon radeau ________________________ mon trapèze
______ mon terreau ___________________ ma falaise
________ mon brûlot ________________ ma parenthèse
__________ mon super-héros _______ ma fuite à l’anglaise
Mes pensées voyagent jusqu’au bout de mes doigts
d’où s’écoulent l’encre bleue des mots qui m’habitent

____ – j’écris –

Les mots sont des clés
___ Les mots sont des valises
______ Les mots sont des fenêtres
________ Les mots sont des tiroirs
__________ Les mots sont des hurloirs
____________ Les mots sont des maisons qui penchent et qui respirent


____ ils vivent –

tu __se détache du nous
les roses se cognent
et le moi se soulève

dé chi ru re
dé chi ru re
dé chi ru re
dé chi ru re d’amour

étoffe pourpre
d’un cœur décousu

l’arrachement de sa chair

la poitrine qui se serre

sœurs de sang
rougissent l’air

la gorge nouée
l’étreinte de la nausée

douleur
douleur
douleur d’amour

et se rejoue
la séparation première
l’orage embrase et couture le jour

il défait fil à fil
le tissu
d’amour

un bouton s’ouvre en secret

il/lacère l’intime
elle /sa patience infime

dé chi ru re
dé chi ru re
dé chi ru re
dé chi ru re d’amour

il/tracer son chemin sans elle
elle/rassembler ses forces sans lui

à la lueur d’une chandelle
leurs ombres brunes désunies

ô corolle rouge de la nuit

C’était une pièce où je n’entrais pas
je restais sur le seuil
aveuglée par toute l’agitation
soutenue par le dormant de la porte
je restais quelques secondes
puis repartais.


C’était une pièce où seules ensemble les femmes
______ – union désagrégée synchronisée –
se retrouvaient puis disparaissaient pendant des heures.
Ma mère et ses sœurs
______ – loin les hommes se tenaient loin
______ les hommes étaient tenus loin –
avaient assez de patience pour écouter & faire avec M.
pendant toutes ces heures.

Elle parlait elles parlaient trop pour moi,
je préférais lire et écrire des poèmes seule
m’éloigner des odeurs qui laissaient des nœuds dans mes cheveux
elles parlaient
______ des maris qui fument trop qui boivent trop
______ des enfants qui ne sont jamais là
______ de la famille qui se dissipe se dissipe alors qu’elles tentent de faire noyau.
Ce lieu
inconnu de gestes mais si familier d’objets.

J’y retourne
un peu plus longtemps à chaque fois
accueillie par cette lampe (i)conique
______ – éclairs instables blancs à 4 000° Kelvins –
par le ventre du four qui ronfle
par le poulpe qui pétille dans la friture
par la tranquillité mesurée ininterrompue de M. entre
l’évier la plaque le four la réserve
la table bleue en formica défoncée
(un des pieds commence à rouiller)
les murs jaunes ocres oranges
enduits d’éclats de rires et de conseils.

M. maintenant boite un peu entre le plan de travail et la porte du frigo.

______ M. a de la patience encore
pour préparer chaque étape plusieurs jours en avance
pour rincer, trier, rincer, couper les légumes
surveiller leur lente transformation
ils doivent mijoter pendant des heures
bercés d’ail, de gingembre et de sel
pour acheter le meilleur poulet du coin

trancher, briser les os, étirer la chair rose
______ – contraste sa peau brune –
refaire vivre à chaque fois des saveurs
______ pour toutes ces bouches et ces ventres
______ qui s’ouvriront.

M. a eu tellement de patience toute sa vie
qu’elle me confie
« je suis fatiguée, je suis tellement fatiguée
d’avoir tant fait d’avoir tant donné ».

Le riz cuit. Doucement.
Son portable sonne.
Elle quitte la cuisine.
Elle parle avec ce ton qu’elle n’emploie pas avec moi,
dans ce dialecte qu’on ne m’a pas transmis.
Ça se prolonge.

J’attends,
je surveille le langage de la vapeur
et sur la crédence
je guette la naissance des larmes
avant de baisser le feu.

Métamorphose

et les larmes de cire
coulent
le long de l’acier doré, froid
la bougie pleure sa vie qui part
quand la flamme boite, amère

mourir de chaud comme de froid
être Galatée dans ses bras
et voir les larmes de cire
couler
le long du chandelier cryogénisé

j’ai laissé la danseuse enflammée dévorer
tous mes mots
et la cire pour moi s’est fait un sang
d’encre
et traçant mes mots à la cire encore chaude
du sang de la bougie est née une encre ivoire
une encre moire

la cire en mots sur le papier
ne pleurera plus jamais.

Le miroir dans le miroir

Le miroir reflète dans les yeux le miroir
Les yeux dans les yeux se regardent de près
L’ombre suis le marcheur
le marcheur est dans l’ombre
Le chemin est dans l’ombre
et le marcheur s’éteint

Au sommet, au plus haut
les pas tapent encore ; à l’écho se reflètent
La lumière revient, le soleil à son plein

Ombre
Je te suis quand derrière moi le soleil me suis

Sommet
Je t’espère quand dans l’ombre je t’atone mes pas

Lumière
Tu allumes mon ombre

Cailloux cassant
Vous rythmez mes pieds

Les monts découpés
noirs et charbons, flanqués de lumière :
Ils contrastent nos ombres
C’est moi, mes amis, ma famille, mes ancêtres 

qui montent là haut, tout en haut

À la cime des sommets.

Il est

Il est
un magnifique mouvement circulaire dont le regard serait le centre,
une ronde sans angles, un tournoiement sans detours.
Autour, des miroirs réfléchissent des centaines de fois l’image pivotante de la vue.
Ce qui est là n’est déjà plus ici.

Je vois
Du plus profond de mon œil unique, je te contemple.
Regard solitaire qui fait de moi cyclope,
L’oeil humide, je plonge dans les vagues mauves de ton iris
Submergé par de tristes souvenirs, ton regard s’appuie sur le mien pour se maintenir à la
surface.

mais la marée descend,
et sur l’estran gît la moisson
de tes impressions rétiniennes
cils épars
varech odorant
Sainte-Lucie à la recherche de son oeil