Métamorphose

et les larmes de cire
coulent
le long de l’acier doré, froid
la bougie pleure sa vie qui part
quand la flamme boite, amère

mourir de chaud comme de froid
être Galatée dans ses bras
et voir les larmes de cire
couler
le long du chandelier cryogénisé

j’ai laissé la danseuse enflammée dévorer
tous mes mots
et la cire pour moi s’est fait un sang
d’encre
et traçant mes mots à la cire encore chaude
du sang de la bougie est née une encre ivoire
une encre moire

la cire en mots sur le papier
ne pleurera plus jamais.

Le miroir dans le miroir

Le miroir reflète dans les yeux le miroir
Les yeux dans les yeux se regardent de près
L’ombre suis le marcheur
le marcheur est dans l’ombre
Le chemin est dans l’ombre
et le marcheur s’éteint

Au sommet, au plus haut
les pas tapent encore ; à l’écho se reflètent
La lumière revient, le soleil à son plein

Ombre
Je te suis quand derrière moi le soleil me suis

Sommet
Je t’espère quand dans l’ombre je t’atone mes pas

Lumière
Tu allumes mon ombre

Cailloux cassant
Vous rythmez mes pieds

Les monts découpés
noirs et charbons, flanqués de lumière :
Ils contrastent nos ombres
C’est moi, mes amis, ma famille, mes ancêtres 

qui montent là haut, tout en haut

À la cime des sommets.

Il est

Il est
un magnifique mouvement circulaire dont le regard serait le centre,
une ronde sans angles, un tournoiement sans detours.
Autour, des miroirs réfléchissent des centaines de fois l’image pivotante de la vue.
Ce qui est là n’est déjà plus ici.

Je vois
Du plus profond de mon œil unique, je te contemple.
Regard solitaire qui fait de moi cyclope,
L’oeil humide, je plonge dans les vagues mauves de ton iris
Submergé par de tristes souvenirs, ton regard s’appuie sur le mien pour se maintenir à la
surface.

mais la marée descend,
et sur l’estran gît la moisson
de tes impressions rétiniennes
cils épars
varech odorant
Sainte-Lucie à la recherche de son oeil

C’est une fin d’après-midi au sommet du Mont Nam, presque le crépuscule 
L’air est chargé d’épaisses nuées qui crèvent en brusques torrents 
Les rizière inondées rutilent de lueurs mouillées, hésitent entre le vert et le bleu
L’horizon se fond entre ciel et terre, comme les gâteaux du Têt, gâteau – ciel, gâteau – terre, ni ciel ni terre, que du riz
C’est une saison de pluies, d’odeurs et de couleurs mêlées, la nuit qui tombe ferme l’horizon et éteint les rizières.

C’est au sommet du Mont Nam, devant la forteresse militaire 

C’est un soldat 
Un jeune soldat, vaillant, pas fort ni grand mais invincible tout de même 
Il a un uniforme froissé et une casquette à étoile rouge 
Il a une guitare à la main
Il s’assoit sur la première marche de la forteresse
Il regarde les rizières inondées et le ciel d’eau 
C’est un soldat comme tous les soldats, il n’a pas d’autre mission que celle pour laquelle il porte cet uniforme, cette casquette, il sait qu’il est né pour cette mission et aucune autre. 
Mais le soldat a 20 ans, il a envie de chanter la berceuse du gâteau – ciel et du gâteau- terre, il s’assoit sur la première marche et chante. Sa guitare a un son de mandoline.
Il chante. Il ne monte pas la garde.
C’est le crépuscule, c’est la nuit qui tombe sur le Mont Nam.
Et sa voix s’élève, pure comme celle d’un enfant au sein de sa mère.

La danse est une suite de mouvements des membres.
Le rythme est donné par l’extérieur,
la pulsation vient du dedans :
l’impulsion électrique qui fait le bras se soulever,
le genou dans un sens bouger,
les pieds et les épaules de l’autre côté.


Je pense parfois que les membres
cherchent à fuir pour vivre leur vie.
Je me dis que si je laisse faire,
tout ira à vau l’eau.
Les pieds battront sur place,
le bassin ne peut pas aller bien loin,
mais les avant-bras, les poignets, les mains,
pourraient bien se désolidariser,
et partir chacun de leur côté.


Peut-être que la danse est la poésie des membres
Elle donne forme à l’ensemble.
Elle aligne les mouvements comme des mots.
Elle empêche que tout se sauve et s’évente.
Elle est une corde qui lie tout.
Une force qui ramène le sens vers l’intérieur.

Entre ces deux là l’air est lourd, étouffant. Il n’y a pas de chemin envisageable, juste des impossibilités, des barrières invisibles qui coupent les élans, qui coupent les ailes…

Pas de risque à prendre, chacune dans ses appartements, c’est mieux ainsi.

Si d’aventure il y a croisement, c’est têtes baissées pour éviter un regard qui en dirait long sur ce qui se jouent, prises au piège malgré elles. La mère et la fille ne respirent plus ensemble. Elles étoufferaient, elles s’étoufferaient tant les non dits se précipiteraient. Le salon est saturé de vide. Dans un décor où les objets bien sages rappellent à leur mémoire un passé qui persiste.

Une vie de misère, de relation impossible. Un son inaudible long, criard, une note qui s’étire tel un cri insondable. Un saxophone parle à la place de ces deux là et des petites frappes de percussions ricanent de la situation. Tels des petits démons, ils rient du gouffre invisible et vif, coupant, séparant, éloignant tel un miroir déformant une réalité perdue. L’invisible a gagné la partie de cette impossible réalité.

La mère la mama la maman, celle qui a mis au monde l’autre se redresse. Un petit rire surgit de son trésfond et s’extériorise. S’étant extraite subitement de cet air empoisonné, un nouveau souffle l’emplit, la remplit et déborde, se déverse, coule à flot. Il arrose et il envole, il lave et purifie, cet air trop longtemps étouffant. Un rire, deux, trois rires. La fille les entend.

De la mère, ça continue à déborder et jaillit par salve. Du bout de ses doigts des ondes invisibles viennent dessiner dans l’espace environnant des formes fleurs, des poissons bulles imaginaires et autres motifs incongrus… Tout est envahit … La mère magicienne sorcière danse maintenant et vomit le poison démon. Elle a le pouvoir, la magie du vivant. Un chant se mêle à la partie et la fille légère flotte dans ce nouvel air et sourit de cet ici et maintenant comme si l’avant n’avait jamais existé.

L’échec cuisant du néant :
Diffuser la rumeur qu’il s’oppose au grand Tout
De sa propre existence, de son sens propre, vidé
Anéantir c’est détruire ce qui est.
Et tout-ce-qui-est-n’est-pas-nécessairement-grand.

Si j’avance aussi frêlement qu’on érode le rien
Si je m’auto-néantise dans un vide sublime façon syndrome de Stendhal
[Ce que je fais 12 fois l’an lors de crises de trop-pleins en écoutant du rap français grand cru
1996 jusqu’à épuisement de ma rage]
Si je clame innocence quand j’ai mauvaise presse auprès de l’une de mes parts enténébrées
Evidez-moi évidemment seule je n’y parviens pas

Rien de plus rebattues que les cartes d’une Gitane
Qui me susurrent : « mais ma chérie qu’est-ce que tu crois ? »
Et moi de répondre : « ô rien, rien. Mais à cela ardemment je crois. »

Le rouge est une couleur primaire

Le rouge est une couleur chaude

Le rouge est une couleur complémentaire du vert

.

Fillettes en pèlerines et capuchons pointus

Gourmandes elles goûtent les groseilles

Tirent sur les grappes les grains en bouche

Elles avancent le long du pré

À la queue-leu-leu vers leur vie

.

Je tire sur la perle de verre rouge

Et tout le collier sort du bois

C’est connu comme le loup rouge

Cette histoire-là

.

Sort de moi une enfilade

Gouttes de sang pointillées sur fond vert

Carnivores

Printanières

Véronèse sous magenta

Gentils coquelicots nouveaux

.

Étendue sur l’herbe chaude tout près

Le delta de mon estuaire

Source de tout le rouge

Des origines à nos jours

Immobile je bouge

.

L’amour primaire brille sur le pré

Étoiles de mer

Couleur grenade sur fond fougère

De gouttelettes perlées

Sillage voie lactée

Écarlate écarquillée beauté

Rouge et vert

Complémentaires

Triste tigre

j’ai trouvé dans un livre
une tautologie
la différence fait toute la différence

je me l’approprie
ça ne répète pas la même chose
ça fait toute la différence

quelle distinction quand
le corps sourd abasourdie
il n’y a que le silence qui vaille

en révolte impuissante
pour délier ma langue

compulsive je lèche
mon pelage fauve

Et voilà ce qu’il y a

Assez
d’être exploités
maltraités
dénigrés
on a travaillé
sans protection
sans répit ni repos
solitude
harcèlement
dépression
confinement
déconfinement
reconfinement
on a enchaîné avec une guerre
sur le continent avec
les prix qui explosent
l’hôpital en lambeaux
le rail qui déraille
les profs qui démissionnent
le réchauffement climatique
canicules inondations feux de forêt
catastrophes à venir
et tutti quanti…
On en a assez !
Mais priorité des priorités
la compétition est au pouvoir
vous êtes le mépris
vous êtes sans vergogne
vous dites qu’il faut
quoi qu’il en coûte
économiser pour le PIB
repousser la retraite
renoncer aux droits humains
aux droits tout court
mais pas aux vôtres et
vous condamnez
vous dénoncez
chômeurs, grévistes, manifestants,
féministes, LGBT, queers,
écolos-radicaux, ultra-gauche,
« wokisme », « islamo-gauchisme »
et tutti quanti…
On en a assez !
De bidouillages en bricolages
de petites en grosses magouilles
dans la dépendance
du placard à balais
vous faites pitié
vous nous faites honte
on ne vous croit plus

on n’a plus confiance
on en a assez !
Assez !
Assez !
Assez !
Dans la rue
les casseroles résonnent
et vous riez !
C’est parce nos armes sont émoussées
elles ne tranchent pas assez
pas assez !

À l’avenir :
« Tremblez…
les paradis bâtis sur des enfers chancellent,
c’est la fin qui commence,
c’est la rouge aurore de la catastrophe,
et voilà ce qu’il y a
dans ce rouge que vous riez ! »