Quand il ne bouge pas, mon corps, ses particules ou bien ses muscles ne le sont pas.
Mon corps, ses particules ou bien ses muscles, respirent, tournent, s’activent, se divisent ou
s’unissent.
Les bras ne bougent pas, les doigts, les coudes, épaules.
Immobile, mon corps vibre.
Le sang bat, les cellules courent, les atomes prolifèrent et les microbes tuent.
A l’extérieur le calme, à l’intérieur, le bordel.
Immobile, mon corps saute.
Je le regarde, assis, ne rien faire, prendre la place de sa silhouette.
Sans vent, sans mouvement, sans exclamation. Mais je l’entends aussi.
Bouillir, penser, se gratter, ruminer.
Si je le secoue, il tombe et se vexe. Mais si je l’ignore, il s’enflamme et se convulse.
Un jour, il bougera et je tomberais de sa tête.
Un jour, je bougerai et sa tête fixera la mienne.
Catégorie / Claire Von Corda
COCKPIT
Avant que tu sois là, lorsque les journées longues se terminaient par des séances longues de
longues attentes à la fenêtre dans l’immeuble de la ville sans nom, je dormais.
Avant que tu sois là, lorsque les travaux durs pour le métro cassaient des morceaux durs de
dur boulevard près de l’appartement dans l’immeuble de la ville sans nom, je regardais.
Et puis après, tout ce qui existe entre les graviers du béton gris, tout ce qui structure le sol
sous les pas s’est congloméré en une masse solide et stable. Comme notre amour.
Même les troubles des voisins du deuxième,
Même le bleu électrique du ciel,
Même le tabac que nous achetions et le souvenir de cet instant.
Et puis après, tout ce qui existe entre les parois des murs gris, toutes ces images qui articulent
les horizons, se sont collées et collent encore. Comme notre amour.
Même mes cris et tes promesses,
Même nos nuits aux lits séparés,
Même les années ensemble et le futur que nous ne connaissons pas.
Pendant des années j’ai cru que la vérité n’était pas laide, qu’honorable elle existait.
Recouvrant les mensonges des miroirs, jusqu’à ses angles les plus pointus, elle s’étendait sans
faire de pli.
Pendant des années, j’ai cru que la vérité était réelle, que louable elle vivait. Battant au rythme
des secrets, gorgée de sales phrases et sourires forcés, elle noircissait toutes les générations, et
même les plus cachées.
Un jour la vérité est devenue mensonge qui est devenu vrai. Un jour je suis devenue fausse
quand je croyais devenir vraie.
Alors un jour les yeux se sont ouverts, les mots ont éclaté, le sens s’est altéré ; nous
ramassons encore les éclats de cette chute.
Rester
Dans la nuit éclairée par un demi-cercle de lune, un verre d’eau est resté sur la table. Le store de la pièce principale pas complètement baissé, par endroits les contours brillent. L’eau ne tremble pas, un cercle opaque ferme le verre, le frigidaire murmure.
A l’heure centrale de la nuit, le verre n’aime pas penser au vide. Les vivants dorment, la ville s’étend, ne demeurent que les ombres.
La porte-fenêtre au double vitrage est close et pourtant le verre sent un souffle sur son eau, il ne préfère pas regarder. L’eau frémit, le frigidaire grogne, ou alors l’imagination.
Dans la grande pièce silencieuse, sous les rayons crus de la lune, l’eau retient par sa charge. Tout le monde est parti, le verre veut le vide et dormir ; ne pas assister aux lèvres bleues de la morte qui s’approchent de lui.
Mes yeux sont au nombre de deux ils me servent à voir
Mes yeux sont au nombre de deux et me servent à voir.
Deux est le total de mes organes de vision, les yeux sont des organes.
Les yeux ne se voient pas eux-mêmes, ils voient les autres organes.
Les membres vont par paire de deux.
Je ne prête mes yeux à personne, je ne le peux pas.
Je compte le nombre d’œil sur les autres, souvent eux aussi en ont deux.
Je regarde le reflet de mes yeux dans le miroir.
Et alors mes yeux deviennent quatre ou huit si je rajoute un autre miroir. Ils s’étendent dans la salle de bain, la salle de bain a un grand miroir. Deux n’existe plus, il s’étend dans des images d’images pour devenir minuscule et pourtant infini. Le miroir est un tunnel de lumière.
Quand je ferme les yeux ils redeviennent deux mais je ne peux plus les voir.
Bâtiment 2
Debout face à la porte de l’ascenseur, Noé entend toujours le chien. Le chien des voisins aboie, ses aboiements sont mécaniques. En regardant le carré rouge du bouton de l’ascenseur, Noé repense au temps avant le chien, était-il moins irritable. Le chien du voisin aboie, ses aboiements tranchants. Ce sont des nouveaux voisins. L’appartement face au parking.
Debout sur le palier de l’étage, Noé perçoit le couple d’en bas crier. Ils se disputent, parfois s’insultent, surtout la femme.
Avec Noé, ils constituent les plus anciens de la résidence des Cèdres. Ils ont une grande voiture. Noé habite ici depuis cinq ans, il fait le compte, il a emménagé à deux, il est seul maintenant. Sans elle, il n’aime pas vivre. Il est seul depuis trois ans.
L’ascenseur ne monte pas, des voisins le retiennent, un déménagement peut-être, des gosses. L’immeuble se dégrade depuis trois ans. Depuis trois ans, les murs ont rétréci. Ils sont vieux et sales. Les couloirs sont vieux et sales, et les vitres de l’entrée pourries. Le local à poubelle se rempli des insectes de la tête de Noé. Et le chien. Le chien d’en bas. Ses aboiements terribles et réguliers. Un jour, il le tuera. Il va buter ce chien. Noé, un jour, explosera le crâne du chien à défaut du sien.
38
Pendant que les veines se marquent, les muscles du bras disparaissent. Et pendant que les genoux se cognent, les cuisses se creusent. Quand les yeux s’agrandissent, les joues disparaissent. Et quand la pointe du coccyx blesse, l’abdomen se creuse.
La chair devient malade, le corps cris et crampes, ne demeure que la chute.
Le squelette prend vie, les seins le cul meurent, ne demeure que la chute.
La chute qui s’imprime à ma tête. Qui l’imprime à mon corps. Qui intrigue et effraie, qui repousse les regards.
Le jour où j’ai arrêté de manger, même le mien de regard je n’ai plus supporter.
Des ongles
Il y a ceux qui ont les ongles longs et ceux qui ont les ongles courts
Il y a ceux qui ont de la chance et ceux qui n’en ont pas.
Celle qui ne peut s’empêcher de les mettre à la bouche, c’est dégueulasse, tu t’es lavé les
mains en rentrant.
Celui qui a les doigts tellement rongés qu’à chaque faux mouvement ça saigne, c’est sale, tu
devrais mettre un pansement.
Et puis il y celle qui sait toujours tout sur ce que les autres devraient faire pour aller mieux,
Celui qui explique, qui soutient que là, non, pas comme ça.
Et l’autre qui se rajoute sans être invité, lui aussi a son mot à dire, son explication.
Un dernier se permet d’ajouter de l’eau au moulin, pour l’échange voyez, la beauté de la
réflexion commune.
Alors celle qui se bouffe les ongles continue de se les ronger
Celui qui saigne des doigts, continue d’avoir mal
Et pourtant tous sont ensemble.
Bloc 7
J’enfile des gants jetables, entre dans le bloc, l’opération a eu lieu, des morceaux sur le sol.
Je t’ai vu par la porte, je ne t’ai pas souri, tu étais sous anesthésie.
Je commence par les surfaces, nettoie les tuyaux des machines, du produit pour la Bétadine,
de l’eau chaude pour la graisse.
Je ne te connais pas, tu es un patient, ils t’ont amputé la jambe.
Je ne change pas de gant, prends le balais, trois bandeaux, je poursuis par le sol. Des bouts
d’os et fils de suture, des restes de toi sur mes pompes.
Et je porte avec moi l’odeur de ton sang.
Le sol est lavé.
Et je porte avec moi le poids de ta jambe.
Je transporte la jambe dans le bac à poubelle, j’ai gardé les gants, l’odeur de ton sang partout.
J’ouvre le grand container, le sac en plastique menace de percer et te jette à l’oubli. J’enlève
mes gants, change de charlotte et de blouse, l’odeur de ton sang partout.
Il faudrait me passer au Kärcher chaque fois que je te quitte, pour éviter que le soir, chaque
fois que je te quitte, te retrouve et te cherche, l’odeur de ton sang, traque et renifle, des
poignets jusqu’aux coudes, des coudes aux poignets, l’odeur de ton sang.
J’aurais beau me laver, mettre des gants une charlotte, respecter le protocole entier de
nettoyage, rien n’enlèvera.
Des insomnies de Bétadine et des réveils au goût de fer.
Die Bachen lesen ein buch
A trois,
Tu vas arrêter. Pinailler sur n’importe quoi, tu vas arrêter.
Ta bouche, tu ne vas plus l’ouvrir, elle sera fermée
Et ta soit disant brûlure dans le ventre pour moi, tu vas l’éteindre.
Sans adresse, sans verbe, tu ne me verras plus, je ne suis plus dans la grande existence.
Et ensuite,
Tu partiras en Allemagne, à Berlin, où tu veux.
Tu n’auras plus d’amour pour moi, tu n’y penseras pas, ça n’est jamais arrivé.
Les attentes et les grands sentiments, la toute-puissance et l’enfermement. L’enfermement.
Tout ça n’aura jamais eu lieu. Tu partiras en Allemagne peinard, et je partirai sans coup,
tranquille.