C’est un voyage

C’est un voyage. Des ombres de passants ont surgi du désert. Un chien aboie qui déchire le silence.

On voudrait s’accouder au balcon des vestiges. On regarde la mer, on tait car le silence est criant d’inconnus.

C’est un voyage. Les profondeurs fourmillent de reliques insaisissables.

Des ombres sillonnent les dalles opaques et piétinent vivement les bouffées de tiédeurs.

On évoque la source.

C’est un voyage. On ouvre grand les yeux. On chantonne en silence des airs lointains d’avant qu’on soit.

Un chat grille son poil sur un sentier pétré.

On isole une forme, une image, la parcelle d’un présent que l’on voudrait toujours.

Et l’on pressent le chemin qui s’étire comme une mue lascive et suspendue.  

C'est un rêve. Une lande petite, chambre sans mur. Les couleurs sont ignorées. On ne se demande pas d'où vient la lumière, sa pauvreté. Une main à 3 doigts : les langues. Il n'y a pas d'ailleurs, même si autour d'une table, l'ennui et la peur, dans le calme, abattent leurs cartes, face à face. L'amour révèle tout l'intérieur, d'un coup. On ne sera jamais plus profond dans le temps

C'est un souvenir. Le blanc est lumineux et lent. La multitude n'est pas de ce temps. Le nombre n'a pas de mot, ni l'unique. La main maintenant se tend : le vide est connu alors. 
Je voudrais un don pour vous, mais le gravier luit seulement dans mon eau. Le vôtre existe.

La pièce du fond

La pièce du fond
C’est une pièce. Pas ronde avec deux faces. Non, une pièce du fond.
La pièce du fond. La seule.
Elle garde ses secrets dans l’armoire rouge, celle qui voit et entend tout.
Elle est minuscule mais bien remplie. Pas l’armoire, non. La pièce.

C’est un lit d’enfant. Très haut mais sans barreau.
Il est vert, selon les jours. Il devient jaune ou bleu avec le temps.
Des bateaux métalliques voguent sur les côtés.
Des mouettes les suivent.
Le lit a trouvé sa place dans la pièce du fond.
Aucun bruit aujourd’hui.
À côté du lit, la machine à tricoter s’est tue.

C’est un nid. Un pigeon couve ses œufs.
La femelle va le remplacer. Elle se lave dans la rigole.
Le nid est coincé entre les volets entrebâillés.
Personne n’approche. On évite d’effrayer les oiseaux.
On retient son souffle. La pièce du fond accueille dans l’ombre.

C’est un silence. Un silence incompris. Un rire silencieux et terrifié.
Il revient encore et encore. Personne ne tourne.Tout est réel. Et pourtant,
silence.
L’enfant a quitté son lit, il l’a aidé à sortir.
Ça commence à peine. Va savoir.
Trop calme pour que rien ne se passe.
C’est ainsi.

C’est un rocher. C’est une bouche de pierre. Le temps l’a pénétré de ses éclaboussures. Il s’est taché des marques du passé. Le sien certainement. Et celui d’errants de passage. Ou celui du mistral. Ou celui des orages d’août. La mousse l’a habillé après que la rivière s’en soit allée. Il y a des siècles.
Elle n’a laissé que cette trace en forme de chemin escarpé que j’emprunte chaque jour avec un chien.
Avec mon chien. Avec mon chien à demi loup, sauvage comme la vie au creux de ce rocher. Sauvage comme les pousses de chêne dont les tourments façonnent les feuilles. Et dans cette baume sans sainteté aucune, je pose mes mains pour jouer la fraîcheur minérale de la matrice. Je pénètre le ventre de la Terre. Je rejoins le ventre de ma mère. Ou d’une autre. Je ne sais plus. J’en suis sorti il y a tellement longtemps. Mon chien attend. Le loup veille en lui à moitié. L’esprit du clan se perpétue.
Alors, dans l’ombre du silence, je nais encore une fois en lançant un cri tribal que le rocher renvoie à travers les murs de broussailles sèches.
C’est l’été. Mon chien aboie. Il a chaud.

C’est une maison.
Offerte à tous vents.

Sur le ciment, les cyprès viennent jeter leurs ombres tordues.

S’écrivent alors de longues lettres étranges silencieuses.

Qui en connaît le sens ?

Seuls les vieillards s’y invitent la nuit, ils s’allongent sur le gazon et retournent leurs paumes.

Cela fait bruire les feuilles.
Nul n’entend les histoires murmurées.

Les murs s’inclinent et les fenêtres disparaissent sur la pointe des pieds.
Les sangliers ne passent plus.

De la gouttière,
s’écoule une marée bleue.

On les adore 
Leurs sensibles couleurs 
Leurs poésies lisières en horizon 

On les adore 
Leurs sensibles musiques 
Sans boussoles à l’assaut de la vie 

On s’en revêt 
On prétend les saisir 
Drapés de 
Dignité 
Gangrenés 
D’ignorance 

Mais les nommer 

Cueillir d’instinct la force 

Mais s’emporter 

Embrasser l’intranquille 
Étreindre les distances 
Et ne pas les livrer
Au glas des forteresses 
Citadelles 
En nos marges
Où se rompent les latitudes 

Mais leur tendre la main 
À ces voix étouffées 
Mais leur tendre la main 
Aux larmes qui explosent 
Mais leur tendre la main 
Elles sont 
L’ultime 
Armée 
De la guerre que se livrent 
Les captifs 
De nos certitudes 

Ouvrir nos bras
Nous ne le ferons pas
Ouvrir nos bras 
Nous n’avons 
Jamais su

Aux chimères grandies 
Hors sillons 
Hors les âges 
Asilées en oubli
Nourries de leurs seuls 
Rêves 

Et ne plus fuir 
Accueillir l’évidence 
Et ne plus fuir 
Que des désarçonnés 
Foulés aux pieds de nos 
Frontières 
Et de nos miroirs clos
Dépend 
La puissante beauté 
De notre humanité

Un lieu calme

C’est une valise
les gravats se sont jetés dedans.
les yeux clos
le dormant sert d’assise
aux visages en quête de langues
éperdues | concassées
c’est une valise
elle fleurit dans les paumes
c’est l’exil des derniers lierres
sur les ruines des paupières
le fil des pousses florifères
se tord | se tarit | s’assoit
sur le velours rouge
de carapaces initiales
imprimées | tatouées | ornées
de l’oubli des racines.

Et c’est…

C’est un escalier. Ça se voit à ses volées de marches qui mènent toujours plus haut. Ça s’entend au son des pas qui le gravissent quatre à quatre. Il n’en finit pas de s’enrouler comme un escargot. A double révolution, il fait monter en même temps deux personnes, qui n’auront jamais l’occasion de se rencontrer. Parfois, roulant, il tourne et monte sans arrêt jusqu’à en être étourdi. Parfois dérobé, il n’évente nul secret.

C’est une île. Ça ne se voit qu’avec une longue-vue de haute précision tellement c’est minuscule sur une carte. C’est ensoleillé comme une splendide journée de juillet. Ça se rêve comme un voyage, comme un nuage, comme un mirage. Parfois elle disparaît pour que d’île on continue à rêver. Toujours entourée d’eau, l’île n’a l’air de rien, mais elle cache en son sein des oiseaux et des animaux beaux comme tout. On la repère à ses parfums de fleurs qu’elle donne pour rien aux méduses qui nagent tout autour.

C’est un parfum. Ça ne se voit que dans le sillage de la personne qui le porte. Il se met alors à danser. Il fait des petits pas, tourne parfois sur lui-même et, dans les courants d’air, fait même des arabesques. Ça s’entend dans le rire et la voix de celle ou de celui qui le porte. Tu l’entends ? … Eclatant, espiègle, capiteux, envoûtant, il s’exprime, il s’exclame ou il explose. Quand on le vaporise, sortent soudain du flacon des gouttelettes suaves, mélodieuses, poétiques qui enveloppent de rêve, de songe ou d’interdit.

C’est un texte

C’est une obscurité. Ou une lumière. Mais cela se déroule de nuit. Dans la pénombre ses yeux lumineux éclairent. Son odeur est noire, profonde. L’air circule calmement, sûrement. Le bruit s’effrite contre les pales du ventilateur.

C’est une fenêtre de toit, une fenêtre ouverte. Qui laisse peu à peu la nuit partir à travers. Qui laisse peu à peu le jour revenir à travers. L’espace entrouvert, filtre le monde extérieur, l’univers entier à vrai dire. Il n’entre que ce qui a la place d’entrer.

C’est une longueur. Ça prend tout son temps. Le luxe suprême en somme. Les oiseaux peuvent siffler. Les balles de fusils aussi. La terre peut imploser avec toutes ces femmes qui ne restent pas. La guerre peut exploser dans le cœur de tous ces hommes. Oui. Mais ça prend tout son temps.

C’est un matin. Qui arrive enfin. Sa lumière qui crache sur la nuit. Sa vertueuse répétition qui jusqu’à quand ? Peu lui importe, il est là. Toujours au rendez-vous. Et si ce n’est par pour lui ce sera pour elle. Il reste humide ce matin sur elle, la terre sèche.

C’est un café. Son amertume est adoucie par du lait entier. Entier. Entièreté des douceurs non imposables en ce monde. A l’instant T le liquide blanc imbibe la noirceur. Mais cela ne fait pas du gris. Mais du marron clair couleur crème. Le fou mal réveillé peut le boire lentement.

C’est une minute. Sans fin. Que l’on répète à l’infini pour vouloir la stopper. Elle ne se fige pourtant point. Jamais. Elle défile avec une insolence immonde. Mais cela fait aussi toute sa beauté.

Ce sont des cigales. Qui chantent. Qui annoncent que ça va barder. Que le temps n’est plus aux aurores. Cela se tasse finalement. Il faut tourner la page. Les ires ancestrales ne sont pas de mises. Surtout pas.

C’est une odeur. Chaude et suave. Les cheveux blancs poussent quand même. Peu importe ce qui la retient, elle arrive. De manière pertinente elle assène la réalité. Sa réalité. Les cloches sonnent au loin. Il est midi maintenant.

C’est infini. Ni le temps, ni la tasse, ni le vent, rien ne passe, tout s’étale, sur les tartines périmées qui ne se
mangent d’ailleurs pas. L’oiseau siffle. Trois fois. Non, il n’a pas compté. Il fait chaud en dehors des corps. Il ne compte pas. Il fait froid en dedans des cœurs.

C’est une idée. Qui rigole quand il pleure. Qui pleure quand il pense. Les contrastes discordants sont aux affûts de la moindre incertitude. Telle une chatte à pas de louve elle se faufile les dents longues et le regard perçant. Et le pire dans cette idée calme et folle, c’est qu’elle persistera quoi qu’il advienne et quoi qu’il en pense.


C’est une fin. Pas une finalité. Juste une formalité. Les contours s’effacent au profit d’un mauvais concours de circonstances aggravantes. L’air y est doux et sent bon. Les fleurs poussent sur ce tertre qui renferme toutes ses certitudes. Et à la fin il n’en reste aucune. Et c’est immensément beau et serein. Cela lui fait du bien, et il peut, enfin, s’arrêter de respirer.