Je n’aurais pas dû t’écrire.

Je n’aurais pas dû revenir, des années après, écrire sur toi.

Je t’ai changée.

Avant, tu étais le sentiment de l’été.

Tu étais orangée, jaune,

soleil sans cesse devant derrière et contre tous.

Tu étais les glaces les jeux dans le sable la paella,

le sable doré les immeubles vagues,

tu étais les incroyables douches en béton sculpté.

Avant, tu étais les allées de pins chauffées, les vacances sans fin, tu étais l’enfance.

Tu étais un mirage, un conte, avant que je t’écrive.

Si je n’avais partagé avec mes frères les souvenirs confus de ton existence,

j’aurais sûrement cru t’avoir inventée.

Tu étais une image flottant à côté de la petite rivière au centre du pré, des carreaux cassés du carrelage de grand-père et des pieds nus au petit déjeuner.

Tu étais mes 4, tu étais mes 6, mes 8 ans.

Et puis j’ai voulu te retrouver, te recréer, t’inventer.

Je me suis dit pourquoi te laisser à l’état d’infans alors que je pourrais faire de toi une créature à moi, un livre !

Tes immeubles pyramides coulant dans des couchers de soleil artificiels.

Tes bancs de béton aux motifs aztèques sculptés à explorer.

Tes pins méditerranéens exhalant la chaleur paresseuse d’un jour sans fin.

J’ai voulu t’écrire.

Inventer un personnage pour t’arpenter, lui donner des baskets usées et un regard moqueur sur tes airs de station-balnéaire du peuple.

Oubliant l’enfant qui t’arpentait sans honte, avec au cœur la joie pure et la certitude que la vie serait ainsi.

Je t’ai figée sous les traits d’une ville nouvelle inventée pour des vacanciers sans imagination.

Je n’aurais pas dû t’écrire.

Je n’aurais pas dû revenir tâter ton béton pour vérifier que ce que j’écrivais correspondait à mes souvenirs correspondait à la réalité.

Mais je ne t’ai pas complètement gâchée, tu existes encore un peu, à côté de la rivière au milieu du pré, il y a une vaste plage dorée.

Un père qui aime son enfant 

( source Élise Costa Chroniqueuse judiciaire-21 avril 2023 à 7h30)

La mauvaise vie
Le coup de foudre
Il boit,
Il frappe sa compagne
La romance prend fin
Bord du Rhône
Cordelettes blanches
Attaché les mains et les pieds 
Jetée à l’eau. 
Garde à vue 
« Un moment d’émotion remontait»
L’eau a emporté ses lunettes et ses sandales
Un grand chapelet autour du cou.
« Elle ramasse des fleurs sur les arbres
Elle me regardait 
Je suis entré dans l’eau
Je l’ai lâchée dans l’eau
J’ai vu ma fille me regarder dans les yeux.
Trente secondes après, j’ai vu des bulles dans l’eau. »
Silence sur la cour d’assises.
Il baisse la tête et pleure.
« C’était le diable en personne »
L’alcool et la jalousie
« Je la trouve très jolie. 
Je la trouve très jolie. »
Sa fille est un prolongement de son épouse.
Violences vicariantes 
« Je tiens la Croix offerte par l’aumônier 
Et l’élastique qui tenait ses cheveux. »
Il avait entonné la chanson gitane : 
« Santa Sara, Santa Sara, 
Tu es la reine de toutes les gitanes. » 
Centre pénitentiaire 
L’un d’eux s’éternise à frapper la tête de l’homme.
« Mets le KO, 
C’est un tueur d’enfants », 
Cris, encouragements 
Centaines de détenus. 
Trois agresseurs 
Devant le tribunal judiciaire

Alors viendra la nuit

Observe et respire


La lumière se lève sur la prairie désolée
La lumière ocre irradie de la terre
________soulève la brume
Le jour est là qui verse en toi sa force nouvelle
Tu l’aspires, tu as raison. Goûte la vie qui naît,
________emplis tes poumons
Alors tu sauras

Quand la vapeur d’aube teintée de jaune pénètrera ton corps
Quand elle aura plaqué tes cheveux par mèches sur tes joues
Quand tes alvéoles seront lourdes de plomb
Quand tes narines pleines de l’odeur du sang et de la poudre reconnaitront la mort
Alors tu verras


L’aurore qui t’appelle décillera tes paupières
Tes yeux seront nus et vulnérables
________à la brûlure de la fumée qui monte de la vallée des cadavres
Les images se graveront sur ta cornée à vif
Des uniformes couleur de boue
________déchiquetés
Des membres entremêlés
________à la chair exposée
Des canons vers le ciel dressés
________à la gueule explosée
Et lentement la brume pernicieuse jouant avec les buissons
Traversera charniers et toiles d’araignées
Lentement, le poison de cet Hier que tu n’as jamais rencontré
Lentement ce gaz, arme sans repos, chargé de la bile, vicié des humeurs de ses victimes
Lentement, il va te toucher
________saisir tes pieds
________sceller tes orteils
________palmer tes doigts


Alors tu entendras
La clameur du silence – déjà oubliée
Le crépitement du givre sur l’herbe qui s’écartera devant la nuée de souffre habillée


Alors au fond de ton être s’élèvera un cri étranglé
La révolte du défenseur entravée
L’impuissance du témoin suffoqué
Et ta voix s’éteindra en vague silencieuse
Contenue entre les murs de la désolation


Ton cri sera cet étendard fiché entre les racines d’un arbre calciné
Drap déchiré sur lequel on devine les armes d’un clan décimé
Soulevé par le vent.


Alors viendra la nuit
Alors viendra le jour
________et viendront les siècles
Sens la caresse du temps
Sens
Respire et attends
Attends ce Demain qui sera tien


Quand la nuit engloutira la plaine
Quand la nuit labourera la surface de la terre
________inexorable ressac
________infatigable lavandière purifiant nos maux
Quand elle aura recouvert ton corps gisant de son linceul diapré
Alors tu t’éveilleras


Alors tu rouleras
Sur la masse des cadavres inertes
Tourbillonnant sur le lit des armes rouillées
Désorientée d’avoir été tant brassée
Des profondeurs ta bouche exprimera ce souffle
Telle une sphère venue éclore à la lisière de la pénombre
Ton naufrage sera naissance et déchirure de notre obscurité


Sens la nuit refluer sur ton corps étendu
Son étreinte relâcher la mort disparue
Son baiser libérer tes lèvres, guérir ton regard
Alors la nuit retournera au ciel
________chargée des vapeurs des jours anciens
Et du terreau ainsi baigné s’éveillera le bourdonnement
________de toute vie nouvelle
Alors tu seras


Assis sur le rivage au point où tarit la source
Ton corps immature et souple au contact des galets polis par l’écume
Alors l’aube nouvelle
________éclatante
________victorieuse
Fera briller la poussière de tes cheveux
Entre tes doigts le sable coulera la clepsydre du temps
Ta joue sera sur ton genou posée
Ton visage offert
à la caresse des vents

Alors se lèvera le nuage, se lèvera le jour
Et reviendra la nuit

Le champ du bois

Le parc de la grande maison
Le grand parc de la maison
Le parc aux allées de graviers roses
qui rentraient dans les plaies de nos genoux
Le parc aux massifs de pétunias
ses pétunias
mangés par les chevreuils
Le parc et la maison
trahis


C’est la rancœur qu’exhale chaque feuille
la lassitude des courtisanes
Quand les murs du harem en ont assez de ne plus être choisis
Il y a du dépit dans les barrières qu’elle faisait peindre en blanc
pures
dans les haies de thuyas taillées
nettes
les noisetiers près du portail
fermé après le rituel du soir


Le parc a fleuri
Le bois a poussé démultiplié
Ce sont nos promesses qui ont fané
mais ne peuvent les voir que ceux qui les ont faites
Il y a les promesses qu’on donne
celles qu’on reçoit
celles qu’on tient
celles qu’on oublie
celles qu’on délaisse
celles auxquelles on s’accroche
celles qu’on entretient


on entretient nos âmes, on entretient nos corps
on n’entretient plus les lieux
tout au plus des souvenirs, une piscine


les promesses des souvenirs sont des promesses mortes
et la grande maison le sait
elle était le réceptacle de toutes nos promesses,
des promesses d’autres avant moi
des promesses qui étaient mes murs
on m’a dénudé, on l’a desséchée


L’herbe du parc a planté ses racines dans d’autres cœurs
Les massifs regrettent de m’avoir laissé
complaisamment abattre mon filet sur les tiges
de leurs filles au passage des papillons
et promettent entre leurs dents
qu’on ne les y prendra plus
La balançoire dans mes rêves
grincera toujours d’un bruit rouillé

La maison du haut de son perron de reproches
reste silencieuse et se laisse habiter
désormais
immobile
sans élan, sans don, sans foi
Ses fondations écrasent les promesses
Elles s’envolent par-delà les cheminées
sans même s’accrocher aux arêtes du toit

Dans le jardin de Marlène Poisson

Il y a des piles de chaises assises les unes sur les autres, un lapin en ciment vexé qu’un premier regard distrait le prenne pour un chat, des claies en bois, prêtes à l’emploi depuis des mois, pour palisser n’importe quoi, leur bois a soif ; il y a cet engrais concentré qui étouffe dans son sac plastic jamais ouvert, des pots en céramique cul par dessus tête obligés de regarder le sol ; il y a bien au centre le chêne patriarche d’où pleuvent des glands joufflus et les fientes acides de pigeons satisfaits, des ailes claquent de plaisir ; il y a le palmier en pot qui profite des derniers beaux jours avant d’être confiné dans la véranda, les parasols repliés ligotés les jours gris ; contre le mur un vélo aux besaces fatiguées, à son guidon un avertisseur caïman en caoutchouc poèt-poèt se sent ridicule, il l’est ; il y a une échelle en aluminium, abandonnée couchée dans l’herbe, et sur la table une tasse de café vidée, qui lira dans son marc, qui lira ce texte ?     

Avant de partir

Retirer les pneumatiques

Avant de partir

Pied sur le frein

Antipatinage des roues

Respecter les distances de sécurité

Avant de partir

Immobiliser le véhicule

L’alerte est donnée

Température maxi STOP

Affichage

Affichage

Le véhicule chauffe plus vite en roulant

Avant de partir

Rabattre les sièges arrière afin d’accéder à la

serrure par l’intérieur du coffre.

Pied sur l’embrayage

Couper le courant

START/STOP

Un compte à rebours commence.

Ouvrir prudemment le capot

Avant de partir

Déclenchement du dispositif d’antidémarrage du moteur

Affichage

Affichage

NO START IN

POWER

SCR

CONNECT NAV

ALL-IN-ONE

Avant de partir

Ne pas toucher

Ne pas masquer

Ne pas laisser

Ne pas faire fonctionner

Ne pas actionner

Ne pas utiliser

Ne pas appliquer

Ne rien fixer

Ne pas enlever

Ne pas confondre

Avant de partir

Ne jamais

! Ne jamais

! Ne jamais

Les déboutés

Inviolable
Nul ne peut être condamné
Toute personne a droit
Libre et éclairé
Selon les modalités
En tant que tels
Ni à des peines
Conformément aux traités
Une source de profit
De s’établir ou de fournir
Protégée
Nécessaire à l’intérêt général
Interdiction
Nul ne peut être tenu
Ni à des traitements
L’accomplissement des rites
Ni en servitude
Soumis au contrôle
Nul ne peut être soumis
Qui en régissent l’exercice
Liberté de recevoir
Respectés
Ce droit comporte la faculté
Sans considération de frontières
Librement choisie ou acceptée
Nul ne peut être éloigné
Sans considération de frontières
Toute discrimination fondée
Sans préjudice
L’union respecte
Soins nécessaires
Soins nécessaires
En temps utiles
Nul ne peut être astreint
Nul ne peut être
Condamné

L’escalier

Je descends.
Chaque marche porte mes pas
Et me rapproche de la rue
Chaque marche
Porte mes espoirs quotidiens
Je monte.
Chaque marche salue mon retour
Me rapproche de chez moi
Je monte et je descends
Je suis toujours le même
Comme lui
Nous continuons bêtement nos vies
Nostalgiques
Opiniâtres

Chaque jour. Chaque marche.L’escalier pousse son lot de trilles
Sourdes et usées
Rossignol de bois élimé
Barré de métal peint
Barré d’impossibles envies
De dérouler sa vrille
D’ouvrir la rambarde, la grille
Une bonne fois
De s’échapper
De courir loin des hauteurs
Dans un pays parfaitement plat
De se rouler en boule
De devenir autre,
Cabane, montre, oreiller
Comme je le comprends
L’escalier
Ses humeurs mêlées
Son tempérament fluctuant
Ses hauts et ses bas
Ses abysses
Ses contre-plongées
Ses demi-tours
Espérer
S’échapper des vitraux grenus
S’échapper du limon de guingois
Trouver d’autres terres
D’autres formes
Ne plus monter
Ne plus descendre
Changer.

No ou la légèreté

Il n’y avait plus personne dans le couloir des brasses. Le dernier nageur était sorti dans un nuage de vapeur et s’était jeté vers l’escalier des vestiaires, il devait être en retard.

No reprenait sa respiration, elle avait enchainé cinquante minutes de nage libre, c’était pas mal pour une reprise. Son corps lui semblait léger. Elle bascula sur le dos, se propulsa d’un mouvement des jambes et se laissa dériver en planche, les bras le long du corps, les cheveux lâchés. Elle se sentait comme un nuage de lait dans une tasse de thé chaud.
Les yeux fermés, il lui semblait que la frontière du derme, ce millimètre de chair censé marquer dans la vie de tous les jours la limite entre soi et le monde, n’avait plus la même continuité. Des plaies indolores béaient projetant son être partout en photophore, infusant l’entièreté du bassin et au-delà, blutant sa lumière bleutée aux coins de l’univers. Elle retrouvait cette même sensation, si
nette le jour de l’accident, de façon plus diffuse mais plus enveloppante.
Ce jour-là, quand le scooter l’avait percutée par derrière, elle avait compris pour la première fois qu’elle n’était pas dans le monde, qu’elle n’avait pas plus d’individualité qu’un sachet de thé n’a d’individualité. Elle n’était qu’un intervalle entre le monde et lui-même, dans le temps. C’est étrange que les accidents de la route provoquent des prises de conscience existentielles, mais c’est ce qui est arrivé.
Quand elle a senti le goudron sur elle, après le premier choc (elle traversait le passage piéton, le scooter arrivait vite, les gens sont pressés), elle n’a pas eu mal, la douleur est venue après – quand elle a senti le goudron, elle s’est dit, pour la première fois peut-être depuis sa naissance : je ne suis rien et je n’ai peur de rien. Je suis libre.

Foyers

Creusée et remplie. Creusée la terre, lignes des murs invisibles, pas encore montés. Remplie la terre, encore humide et déjà remplie de ce qui n’est pas elle. Oubliée la terre, quand on l’a coulée et recouverte. Dissimulée, abasourdie la terre par le bruit des travaux. Le bruit recouvre tout, et les enrobés, et les mots comme un tapis. Ça s’empile par couches, jusqu’à perte de la base. Ça tient debout, ça tient tout seul, ça lévite. Les papiers peints tendent leurs voiles, et le placo lunaire. Les jours et les années, et la déchirure minuscule, jusqu’au grand retour.