Je passe la porte vitrée du magasin. Je prends une lente et profonde inspiration. Et tandis que j’avance au milieu des allées sous les néons et les promotions, mes yeux voient tout ça, tous ces objets pour tous ces gens. Toutes ces choses dont on n’a pas besoin et qui deviennent attractives. On les veut pour soi. Et alors

je me demande qu’est-ce qu’ils nous vendront
quand tout sera plein
toutes les maisons
tous les appartements
de tous les français
les salons, remplis
les tiroirs, bouchés
tout tout sera plein
le sol on le verra plus
ma bouche sera pleine
ta bouche sera pleine aussi et vomit dans la mienne
tout tout sera plein
les placards déborderont et on chiera des objets
une fourchette
un canapé dernier cri
je décore ta maison de merdes en plastique
tout tout sera plein
et on mangera du papier d’emballage et des sacs compostables

Une puissante alarme déchire ma pensée. Je me tourne et observe la vitrine brisée par la violence de l’impact. Des gens se sont énervés. C’est dangereux de laisser croire au désir illimité d’objets. Des gens qui ne pouvaient pas les acheter et des gens qui ne voulaient pas les vouloir. Ils se sont énervés, ils ont tout cassé. Je cours au milieu du verre brisé.

J’ai bu

une nuit
ma peau a bu
comme un animal assoiffé

une nuit
la neige est tombée au-dehors
elle a tapissé la rue de son silence
une main a caressé ma peau
le désir a poussé sous mon ventre
et le monde s’est tu

une nuit
le passé l’avenir ont disparu

une nuit
la lune a surgi
elle irradiait
elle m’a attrapée dans sa clarté
j’ai découvert les grains de beauté
qui constellaient ton corps
qui étincelaient

une nuit
une longue nuit
délicieuse
dans le cocon d’une petite chambre
dans les plis des ombres blanches
des soupirs mauves des gestes tendres
nos corps avides ont exulté

une nuit
j’ai bu
j’ai bu

Je me suis levée
j’ai déplié mon corps du milieu vers les extrémités
j’ai marché dans le couloir
j’ai commencé à descendre l’escalier
j’ai senti ma cheville droite craquer et ce n’était pas en rythme
je me suis arrêtée
j’ai mis ma main sur le mur
j’ai senti les conduits ronronner et c’était en rythme
j’ai regardé le soleil descendre sur le cyprès
j’ai respiré par le nez avec le nez
j’ai sauté les dernières marches
j’ai pensé que ce n’était plus de mon âge et qu’il ne fallait plus le faire
j’ai pensé que je le referais demain
j’étais arrivée là où je voulais aller
je n’avais plus d’autre endroit où aller après
alors
j’ai attaché mes cheveux en une seule entité
j’ai enlevé mes bagues
je les ai posées sur le pupitre
j’ai vu que mon reflet était plus droit que moi
j’ai levé le menton baissé les épaules desserré la mâchoire
j’ai fait comme j’ai pu
j’ai fait comme j’ai toujours fait
j’ai passé de la colophane sur les crins de l’archet
j’ai essuyé celle de la veille sur le bois
j’ai tourné les chevilles pas les miennes jusqu’à une fréquence
j’ai écouté les intervalles et c’était parfaitement exact
il était bientôt dix-huit heures
j’ai laissé tout
j’ai posé tous mes organes
j’ai posé mon cerveau mon foie mes intestins ma douleur ma colère
j’ai tout posé quelque part ailleurs mais pas ici
je me suis ouverte en deux comme une orange
et
j’ai parlé à travers toi

Un endroit qui parle

Ça ne ressemble à rien, à rien du tout de tout le monde connu.
Ce n’est pas une route,
Non, pas une route, pas un chemin, encore moins un pont.
C’est un endroit.
Un endroit qui ne veut pas être trouvé,
Alors personne ne vit là.
Il n’y a pas pas de maisons, pas de jardins,
Il n’y a pas d’écoles, pas de magasins, 
Le temps ne s’écoule pas non plus là-bas,
Les saisons n’y sont pas sages, elles ne tiennent pas en place,
Elles ne suivent aucune des règles du monde connu.
D’ailleurs,
Rien là-bas ne suit les règles du monde connu.
C’est un endroit envahi par les vents, toutes les sortes de vent, mais
Il ne faudrait pas penser que cet endroit n’existe pas.
Je sais qu’il est là, 
Je sais qu’il vit, je l’entends, je l’écoute,
J’attends qu’il me parle, de la manière dont parlent les endroits.
Je sens des vibrations de joie qui sont mes journées du réveil au coucher,
Je sens des vibrations de peur qui sont mes pensées du soir au matin,
Pourtant,
Je ne suis ni complètement mes joies, ni complètement mes peurs,
Je suis une vibration, puis une autre, et parfois il en apparaît de nouvelles,
Je suis ainsi remué, de tous les côtés à la fois,
Je vis sans savoir où je vais tout en allant quelque part,
Je ne sais pas qui je suis, mais
Je sais que je suis quelqu’un.

Je ne sais pas où nait la peur. Pourquoi cette création mentale infuse une réalité qui file de toute façon. La peur saisit. Elle prend le contrôle des pensées et resserre tout. La peur peut. Elle peut se glisser partout, même sur ce coucher de soleil sur la plage avec les filles. Je frissonne en repensant à cet instant magique qui pourrait ne jamais se reproduire. Un moment perdu. Et si je ne les revoyais jamais ?

Même la beauté fait peur. On peut se brûler à la joie si elle est trop forte. Et s’effrayer de perdre ce sentiment une seconde après l’avoir vécu. C’est parce que la vie est belle que j’ai peur.

Et même cette magnifique mer, face à laquelle j’étais assise, m’impressionnait et me rendait vulnérable. Apeurée. On se sent parfois seul face à l’immensité du monde.
Face à l’océan qui bat plus fort que nous et aurait pu m’engloutir.

Et

J’ai un air dans la tête
La goutte qui tombe me réveille
Juste une fuite, que je ne maitrise pas encore
Elle est mouvement, gravité et devient son au contact du carrelage
Une goutte. Un goutte-à-goutte.
Un rythme. La naissance d’une musique.
La percussion de la goutte
Elle s’écrase lentement et rejoint les autres gouttes en un filet
Ensemble elles sont flaque. La possibilité d’un étang, d’un lac ou d’un océan.

le jour où un savon autre que marseillais
osera me laver la main
je jure
je lance la barque
rafler la marchandise
et je t’offre une vague mais la vraie

le jour où la vraie vague lavera sur mon front
la folie de rêves insensés
incessants si fadas
que je leur ai cédé
alors j’entrerai au couvent

le jour où une barque lavera l’horizon
des dominations et conquêtes
qui nous gâchent la vue
à nous
idéalistes
alors je t’offrirai une larme

le jour où une larme lavera sur ma joue
le chagrin qui de la rivière
remonte de temps anciens
que je n’ai pas vécus
alors je parlerai
aux miens

le jour où une main lavera sur la page
la larme que m’inspirent d’autres vagues
je serais marseillaise
mais pas qu’un peu
vraiment
je t’enlèverai sur ma barque

Que la nuit remue, elle s’ensommeille
Que les corps s’enroulent, ils s’esseulent

Si alors le monde s’enivre, il reflue
S’il s’engrise, il tombe
Pluie
Dans le grain de l’aube

Des lueurs ondulent entre les draps
Lascives
Des roses grèges disloquent
Les chemises sur la chaise
Les dents de lait
Du jour
Liment leurs contours
Comme des châteaux de sable
Frêles
Dans la marée montante
D’un levain

Que s’étirent les mots, ils résonnent
Que s’épanchent les corps, ils se taisent

Si alors le monde dérive, il hésite
S’il trébuche encore, il ricoche
Radios
Dans l’acajou des commodes

métamorphose ontologique

que le rêve soit brusqué sous les cendres de la nuit 
la paupière palpite

que l’œil perce l’espace nouvellement connu
le plafond fait surface 

que le soleil cogne sur les murs enfouis et nus 
la pluie devient aussitôt lumière 

et le merle absorbe la forêt de ses chants 
et le vent coiffe déjà la montagne lointaine 
et le ventre inspire de ses encres bleutées

enfin se meuvent les berges en asiles pour le temps 
enfin le rêve s’installe dans l’espoir 
enfin la paupière renverse la fatalité 

enfin les lèvres ouvertes parlent de possibilités 
que l’aurore boive le sommeil et enfin la mue devient éveil 

une façon de somatiser

d’abord choisis
un organe socle 
celui qui guidera 
ta douleur et ton inquiétude 
essaye de mettre en lien tes symptômes 
autour d’un membre 
d’un tissu 
d’une fonction 

ça paraît simple 
mais ça demande 
un précis de concentration 
une certaine rationalisorganisation 

guette guette à vau l’eau 
le moindre frémissement 
les infimes changements
infirmes chargements

saisis chaque grain de sable 
toute poussière dans l’oeil 

empare toi des termes médicaux et 
scrute les sites 
alimente l’angoisse 

si ça ne monte pas assez vite 
obsède toi les pensées 

chaque petit miasme à l’édifice 
hypocondre tant et plus 

se dissoudre dans la peur à moitié 
ne sert pas assez bien la cause de conséquences

lorsque tu sens la terreur qui gagne chaque pore et que ta tête coup de chaud 
alors quelque part 
c’est le signe ultime 
que la vie palpite

Si être un enfant c’est tourner sur moi jusqu’à en perdre l’équilibre, rire aux éclats et recommencer, si c’est courir derrière un papillon, demander « dis, on est bientôt arrivé ? » , « on arrive bientôt ? », « quand est-ce qu’on arrive ? », compter les voitures bleues et les blancs moutons, me balancer toujours plus haut, avoir le ciel à porter de langue, goûter la pluie, sauter à pieds joints dans les flaques et t’éclabousser, m’allonger dans l’herbe, observer les nuages, y voir une toupie poursuivie par un requin, te dire qu’on est bien.

Si être un enfant c’est préférer dormir dans tes bras, construire des palais avec trois morceaux de bois, inventer des monstres qui n’effrayent que moi, si c’est ça alors.

Alors, j’ai cinq ans. Eternellement.

Et si ce n’est pas ça, alors ça rime à quoi ? Ça rime à quoi d’avoir cinq ans.

Si être un enfant c’est craindre tes orages, faire le pitre pour te garder hors du crash, si c’est me fondre dans le décor pour ne pas déranger, anticiper les crises, devenir transparent. Si être un enfant c’est courir me cacher quand tu comptes jusqu’à trois, fermer les yeux, joindre les mains et chuchoter des prières pour que tu ne me trouves pas.

Si être un enfant c’est redouter tes silences, appréhender tes cris, trembler la nuit au fond des draps, sursauter dans le bruit de tes pas, dans le son de tes soupirs, à l’idée de tes bras,

Alors à cinq ans je m’ai tué.

Pourtant, j’aurai tant voulu,
Habiter tes sourires,
Te donner la main,
Te rendre fière,

Pourtant, j’aurai tant aimé,
Te regarder,
Que tu me vois,
Te rendre fière,

Pourtant, j’aurai tant souhaité,
T’écouter chanter,
Te sentir vibrer,
Te rendre fière,

Pourtant, j’ai tant espéré,
Rien qu’une fois,
Être aimable,
Et te rendre mère.