Son indifférence est totale
devant la vieille masse calcaire.
Pourtant, ce soir, c’est l’Everest.
Les yeux nus, chaque détail compte.
Chaque détail reste.
Sa lutte est vaine.
A l’instar des dernières lueurs,
la neutralité de l’endroit s’échappe.
Elle effleure l’ivresse de l’instant.
Hors du monde.
Le lien est indélébile.
Son cœur brûle.
devant le calcaire devenu or.

Tautologies

Une fois n’est pas coutume
il y a plus 
dans deux têtes que dans une
jamais deux sans trois
jamais deux sans toi
monter quatre à quatre
les escaliers du désir
pour un cinq à sept
six jamais il revenait
sept petits nains
en sommeil endormis
jusqu’à huit et demi
puis chacun ablutions
propre comme un sou neuf
dix de der et rebelote
une fois n’est pas commune
combien coûte une coutume
un sou neuf 
faites vous la carte de fidélité
faites-vous la ristourne
dans quel sens la roue tourne
amour toujours en faire le tour
question sans réponse
bien la poser suffit
Il suffit de passer le pont
Il suffit de passer l’éponge
la loque à reloqueter
Il suffit mais il faut
dire ce qui est 
haut et fort  
ça suffit 
au jour d’aujourd’hui

Et surgissent les tristes

J’aime cette lumière. Elle peine à percer la nuit. Ses rayons se battent contre l’épaisseur de l’obscurité. Ils transpercent doucement son voile encore chargé de fraîcheur. C’est la clarté avant le soleil. On ne sait jamais quand les forces changent de camp. Il y a toujours un moment de doute : le monde ne va-t-il pas rester à jamais plongé dans l’invisible ? J’oublie. Dans quelques instants il fera moins froid. C’est très rapide. Dans un tremblement infime, la couleur parcourt la cime des arbres, les contours épais et sordides s’affinent, les silhouettes se détachent. Soudain l’obscurité devient bleue. Le monde troque le gris pour la vue. Elle émerge parmi les morts et tout recommence.

C’est à ce moment-là que surgissent les tristes. Le jour les enfonce dans l’errance. La terre s’ouvre où passent leurs visages insomniaques. On pourrait croire que la lueur les appelle et leur suture un peu le cœur. Elle les transperce pourtant comme une lance irrémédiable. Ils aiment la nuit, elle les rassure dans leur tristesse. Ils la diffusent avec vanité dans toutes les ombres du jour. Ils sont épais comme la lune et éhontés comme l’herbe. Ils propagent leur peine sans relâche. Ils ne cesseront jamais de nous imposer leur douleur. Sous leur regard, le ciel se transforme.
Et la lumière d’un coup, est pleine de terreur.

Elle traverse les espaces les yeux presque fermés elle sait se repérer elle ne voit qu’à moitié elle connait le chemin les dangers les angles elle sait cinquante ans qu’elle y circule dans cette maison des mains qui guident des mains des yeux l’escalier à monter elle s’obstine à grimper des mains qui frottent les murs tandis qu’elle regarde le sol qu’elle regarde ses pieds qu’elle voit le brouillard du carrelage ou bien tête penchée elle pense à toutes les choses qu’elle a à accomplir elle parle de toutes ses choses qu’elle doit faire pour combler la journée pour vivre la journée et ses chaussons râpés aussi vieux qu’elle est vieille ça glisse tout glisse ça caresse les espaces les tapis ça sait conduire la carcasse et sa tête penchée vers l’avant elle circule là dans ce monde sa maison sa vie avance avance encore et jusqu’où et jusqu’à quand jamais non jamais quitter cette maison entêtée elle tiendra elle tiendra ne veut pas le savoir les murs se taisent et transpirent en silence le flot des existences ils résistent aux secousses eux vieilliront plus tard.

Grandes eaux

Cette journée ne tourne qu’autour d’un seul axe
délavé, à force d’être reporté.
Il faut que je me lave, voilà le détail de ma journée.

Je préfère laisser ma tristesse
sur son sol, lui aussi à quoi bon le nettoyer
il ne me sert qu’à emprunter le chemin du canapé au frigo, du canapé au lit.
Des allers-retours sans conséquence ni substance,
peu de risque qu’il soit salit,
à part peut-être par une traînée de plis
repliés sur eux mêmes.

Il faudrait labourer sur mon passage,
déplier les maux et les exposer
à la lueur de mes volets fermés.

Il faudrait retourner le sol pour l’aérer
que quelque chose puisse y pousser,
des mots peut-être 
ou des fleurs fanées.

Strier sa surface pourrait être une idée,
créer de la matière,
donner de la consistance à mes pas.

Et pourquoi pas extraire les cailloux qui plombent
mon moral, les ramasser et les disperser
derrière moi pour que je trouve un autre chemin,
une autre journée lavée d’aujourd’hui
prête à être suspendue à son fil
et séchée à la lumière de
demain.

La vie à la fenêtre

La rue à cette heure matinale commençait à frémir. Le givre, sur les trottoirs déposé, scintillait à la lueur dorée des lampadaires. Ces derniers jours, le vent d’hiver avait pris ses aises, soufflant comme on pouffe, par éclats. Le silence peu à peu se brisait dans l’air vif.


Montaient alors les claquements des talons sur le bitume, le bruit de métal des rideaux qu’on soulève, les premières voix encore enrouées de la nuit et le crissement des pneus sur la route gelée. Les fumées argentées s’échappaient des cheminées comme aspirées par le ciel blafard, un ciel annonciateur de neige. Le bleu des montagnes par-dessus les toits s’altéraient doucement à mesure que s’égrenaient les minutes. On voyait désormais les enfants, en grappes, arriver de chaque côté de la voie, emmitouflés des pieds à la tête, le cartable sur le dos, les mains dans les poches et le rire en bandoulière. Mon regard
s’accrochait à l’élan de leur jeunesse. Avec joie, chaque matin j’attendais le passage de ces petits écoliers. Les ans avaient coulé sur moi sans que je m’en aperçoive. J’étais la Vieille, désormais. 

La vieille est assise derrière la fenêtre des heures durant. Spectatrice du monde, qui sans elle poursuit sa course folle. Le corps perclus de douleurs, l’esprit dégradé, la vieille ne bouge presque plus de son petit appartement ; ses jambes ne la portent guère dans les escaliers si raides des vieux bâtiments de ville. Sauf lors des visites, trop rares de son fils, de sa fille ou d’amis qui lui restent. Car il faut, à la vieille, des yeux, des bras et des oreilles pour aller au dehors. Même au dedans, maintenant, c’est difficile. Se déplacer du lit à la fenêtre, de la fenêtre à la table, de la table à la salle de bains. Le moindre geste devient compliqué pour la vieille qui vieillit. L’horloge, usée elle aussi, continue malgré tout à battre la mesure de ses journées. De bonne compagnie, elle est son repère, la gardienne de son passé et son joyeux carillon, le messager de son avenir, même incertain. La vieille ne veut avoir besoin de personne mais si quelqu’un, là, s’approche, elle a toujours quelque chose à lui dire. Car elle a vécu tant de choses, la vieille, de l’autre côté de la fenêtre.

Manuel pour capter l’eau de son corps lorsque la terre est à sec

D’abord une fleur
laissez les narines se déplier
les osmophores se rompre
capsule │ molécule
à la visite de l’insecte
greffer une conque d’or
entre les seins et recueillir

puis
dans la cuisse blanche
écorce │ épiderme
sertir une épine d’églantier
laisser s’écouler le liquide
sève du corps │ sang de l’arbre
dans un balsamaire

et puis
aux plis de l’aréole
cercler le duramen
d’une noirceur d’ébène
cendre │ étincelle
jusqu’à l’apparition
de stigmates lactescents

vient
le chant des sources
sous les paupières
les larmes duelles
algue │ coulemelle
filent un canal unique
jusqu’au troisième œil

et pour finir
le silence de la louve
serrer les lèvres
salive │ cyprine
la lignée du sang
dans l’utérus ouvert
à l’avènement.

Dunes

Les dunes perdent espoir
Sous les pas impatients
_____________Elles s’échappent
__________________Trouent les bords de l’île

On a oublié les dunes
Leur parfum de sueur
L’odeur des immortelles jaunes
Et leur fatigue de château de sable écroulé

Leurs pieds tenaient dans des racines
Face au vent
Face aux vagues
Face au désespoir des marées

Le long des marges dans mon regard de myope
Je ne crois plus au langage des dunes
A leurs formes rouillées
A perte de vue

Noir

La nuit il fait sombre sur la mer
Le soleil ne sait pas nager
Au crépuscule, le soleil sombre dans l’océan
Le soleil a sombré 4,55 milliards de fois dans l’océan
La nuit l’eau devient noire
Une bouche ouverte laisse entrer les rayons du soleil
Une bouche ouverte laisse sortir tous les mots 
L’intérieur d’une bouche fermée est noire
Tout est sombre dans une bouche fermée
Aucun mot ne sort d’une bouche sombre et fermée

Dans ma bouche fermée tout paraît calme
Les mots sur ma langue peuvent s’endormir
Les mots sombres peuvent tomber dans ma gorge et s’enfuir loin au fond de moi
Des mots sombres qui sombrent dans les abysses de moi deviennent une idée noire
Quand ma langue a peur du noir de ma bouche elle se cache
Ma langue cache des mots fous enfermés dans la douleur
Retenus par la camisole des dents
Je sais que des cancrelats courent sur ma langue
Ils transportent ma colère
Ma colère est noire
Elle ne voit rien dans la nuit de ma bouche
Elle tombe et se blesse et saigne et pleure
Elle est sourde ma colère
Elle n’entend pas ce que je lui dit
Alors je crie dedans  
Un cri qui souffle une bise froide sur mes os
Un vent qui coupe, qui déchire en deux mes ténèbres
Mon coeur s’ouvre, je pleure du sang
Je transfuse ce sang pour sauver cette femme
Mon sang lui donne des idées noires

Le crépuscule est le moment où le jour à peur
La nuit, la vie éteint la lumière
Les nuages jouent avec l’éclipse
Un nuage homme devient un nuage femme
Un nuage transgenre a choisi d’être libre
Quand le vent touche une falaise il tombe
Son ombre tombe aussi
son ombre se suicide
Il faut s’appuyer sur son ombre pour éviter qu’elle ne tombe
La soutenir pour qu’elle reste une ombre sombre
Pour délivrer la lumière au fond du coeur qui a une ombre
Qui connaît un dés noir qui n’aime pas le hasard ?
Parier que ma guitare cette nuit s’est enfuie 
Retournée parmi les arbres à l’état sauvage
J’ai remis à l’eau un poisson pané qui voulait nager dans les profondeurs 
La terre tourne dans l’obscur depuis 4,55 milliards d’années
Je promène ma laisse chaque jour autour du soleil

ma chambre est une chambre de morts
trois générations
et des inconnus mais pas beaucoup
il est mort là où je dors
pas ma chienne

il est mort sous ma fenêtre
la fenêtre sous laquelle je fais l’amour parfois
là où j’ai beaucoup dormi surtout
elle est un peu froide le fenêtre mais ça remplit le coeur quand il y a du soleil
je peux pas en vouloir à un objet je crois
on a vécu les mêmes cycles
la même lumière à la même heure
ça devait être différent pour lui
pourtant

moi en plus j’ai changé de lit
l’ancien puait le suicide et le deuil
pendant longtemps j’ai
pas pu changer mes draps
j’avais peur de perdre tes cheveux
mais ça passe
alors j’ai changé mon lit de place
j’ai changé de fenêtre
elle est plus grande
t’étais belle dans mon lit avant
mais c’est devenu flippant


et les tiroirs dessous 
ils sont plein
ils dégueulent de nous
ça me tords le bide
de ce que t’as oublié
de ce que t’as laissé
tu t’en fiches des objets moi non
j’en ai partout
même dans mes plantes
je me dis
ça ferait du mal à maman si je jetais mes Legos
alors je les fous dans les plantes
mes plantes
ils sont bloqués dans la terre ça me tords le bide aussi de les voir
elle  est beaucoup trop mouillée parce que j’ai peur
c’est pas grave tout ça en plus ça n’a pas d’odeur
Nana m’a dit rien n’est grave à part la mort
elle a raison
un peu
Mais quand il est mort ici dans
ma chambre
la sienne
ç’a été c’était pas si grave c’était logique triste oui c’est vrai
depuis je vole les bougies des églises
et j’en fous partout
faut veiller sur mes Légos
sur mon nouveau matelas sur mes draps propres et puis je vois pas
où je prierais sinon 

parce que j’ai pas pu prier devant lui on m’a dit non il aurait pas voulu
à l’époque j’aurai pu tout casser j’ai du garder mes chapelets
maintenant y’en a partout
pas pu prier devant toi j’ai beaucoup prié celle que j’ai jamais connue 
y’a plein d’espoir dans la cire les deux sont brûlants
j’ai toujours perdu mes briquets
c’est pas grave
les bougies donnent pas chaud 
la (ma) chambre est tout le temps fraîche
très humide
elle doit pleurer plus que moi
j’ai la pièce de la maison qui ressent tout
elle suinte d’émotions plus que moi parfois et tu dirais que c’est pas possible
parce que je suis toujours plein de tout
que j’ai beaucoup débordé dans ma chambre et tu le sentais
j’ai tout changé et même ma bibliothèque pourrait tout retenir

je me cache plus dans ma chambre de morts
c’est dégueu de l’appeler comme ça
j’y ai toujours été bien elle a rien de glauque
je l’ai toujours bien habillée et quand y’a des gens elle parle de moi

à moi elle me parle souvent de toi et des fois ça me fait très mal
j’en veux à ma chambre de t’avoir fait partir mais je sais
que c’est pas elle
je suis responsable
mais je suis pas responsable de son humidité c’est un souci de fondations ça
peut-être que j’en suis responsable
ou les générations avant moi

elle me parle moins de lui ces dernières années et puis c’est normal
c’est pas à elle de tout me dire tout le temps
c’est apaisant
que je doive chercher ailleurs que dans ma chambre de mort